Il y a chez Georges Khabbaz une densité qui échappe aux catégories faciles. Acteur, humoriste, réalisateur, musicien, auteur, producteur : l’énumération de ses fonctions ne dit rien de l’essentiel. Elle décrit un champ d’action, non une vision. Car la singularité de Khabbaz ne tient pas à la multiplicité de ses talents, mais à la manière dont ils convergent vers une même interrogation : comment dire le monde sans le simplifier, comment faire rire sans se dédouaner, comment créer sans se protéger derrière un masque.
Son travail s’inscrit dans une tradition rare : celle des artistes pour qui l’humour n’est jamais un refuge, mais un instrument de lucidité. Chez lui, le rire ne sert pas à anesthésier la douleur sociale ou intime ; il la rend supportable, parfois même plus visible. Sa comédie n’est pas un divertissement qui détourne le regard, mais un angle d’attaque, une façon de déplacer la focale pour mieux révéler les failles humaines, les contradictions morales, les hypocrisies collectives. Le rire devient ainsi un langage critique, presque une discipline éthique.
La rôle de l’intellectuel populaire, Khabbaz ne le revendique pas ; il l’assume dans la pratique. Sa parole ne s’érige jamais en leçon. Elle avance par fragments, par silences, par gestes retenus. Cette économie du discours, cette méfiance envers l’emphase, traduisent une intelligence profondément inquiète : une intelligence qui doute, qui observe avant de conclure, qui préfère la question ouverte à la certitude confortable. C’est là que se joue sa modernité : dans ce refus obstiné de clore le sens.
Sur scène comme à l’écran, son corps parle autant que sa voix. Il y a dans son jeu une tension permanente entre la maîtrise et la fragilité. Rien n’est abandonné au hasard, mais rien non plus n’est figé. Chaque personnage qu’il incarne semble traversé par une histoire plus vaste que lui, comme s’il portait en creux la mémoire collective d’un pays fragmenté, d’une société habituée à l’urgence, au compromis, à la survie. Khabbaz ne joue pas des individus isolés ; il incarne des points de friction entre l’intime et le politique, entre le désir personnel et les contraintes sociales.
Sa démarche artistique se distingue également par une conscience aiguë du temps. Là où beaucoup cherchent l’instantané, il privilégie la durée. Ses œuvres demandent au spectateur de ralentir, de prêter attention aux détails, aux respirations, aux non-dits. Cette temporalité choisie n’est pas nostalgique ; elle est résistante. Elle s’oppose à la consommation rapide des émotions et à l’oubli programmé. En cela, Khabbaz s’inscrit dans une lignée d’artistes pour qui la création est un acte de mémoire active.
La musique, chez lui, n’est pas un à-côté. Elle participe de la même architecture intérieure. Elle structure le rythme de son écriture, la cadence de ses silences, la modulation de ses émotions. Son rapport au son révèle une sensibilité presque tactile : chaque note, chaque respiration musicale semble prolonger une pensée, comme si le langage verbal ne suffisait pas à contenir ce qu’il cherche à exprimer. Cette transversalité des formes – théâtre, cinéma, musique – compose un univers cohérent, jamais dispersé.
Sur le plan humain, Georges Khabbaz se tient à distance de la posture héroïque. Il ne se met pas en scène comme figure exceptionnelle, mais comme homme traversé par les mêmes doutes que ceux qu’il observe. Cette humilité n’est pas une stratégie de communication ; elle relève d’une éthique personnelle. Elle explique sans doute la confiance que le public lui accorde : on ne se sent pas face à un artiste qui surplombe, mais face à un interlocuteur exigeant, qui partage ses interrogations plutôt que ses certitudes.
Son regard sur la société libanaise – et, au-delà, sur le monde arabe contemporain – évite les slogans. Il ne réduit pas la complexité à des oppositions simplistes. Il montre des êtres pris dans des systèmes qui les dépassent, sans jamais les déresponsabiliser. Cette position intermédiaire, souvent inconfortable, est le signe d’une maturité intellectuelle rare : celle qui accepte de ne pas choisir entre la dénonciation facile et la complaisance silencieuse.
Au fond, la force de Georges Khabbaz réside dans cette cohérence intérieure. Tout, chez lui, procède d’un même noyau : une exigence de vérité, non comme absolu, mais comme tension permanente. Il ne cherche pas à rassurer, ni à provoquer gratuitement. Il cherche à comprendre, et à faire comprendre, que l’art peut encore être un espace de pensée, de responsabilité et de partage. Dans un paysage saturé de bruit, sa voix se distingue par sa justesse. Elle ne s’impose pas ; elle persiste.
Ali Al-Hussien
Paris