Il y a, dans certaines images, une manière de ne pas demander l’attention mais de la mériter. Elles ne s’imposent pas par la force, ne cherchent pas à être comprises immédiatement. Elles existent, simplement, avec ce léger décalage qui oblige le regard à ralentir. Le cinéma de Jad Rahmé s’inscrit dans cette zone précise : un espace où filmer ne consiste pas à dire quelque chose sur le monde, mais à rester assez longtemps avec lui pour que quelque chose finisse par apparaître.
Chez Rahmé, la caméra n’est jamais un outil d’affirmation. Elle agit plutôt comme une présence discrète, presque latérale, attentive à ce qui se joue en marge des récits dominants. Ce sont souvent des situations modestes, des lieux ordinaires, des gestes sans importance apparente. Mais c’est précisément dans cette économie du visible que se construit la singularité de son regard : une confiance rare accordée au réel pour se révéler sans être pressé.
Ce choix n’est ni esthétique au sens décoratif, ni idéologique au sens programmatique. Il relève d’une position plus profonde : celle d’un cinéma qui accepte de ne pas maîtriser entièrement ce qu’il montre. Un cinéma qui avance sans certitude préalable, laissant au temps, aux corps et aux silences la possibilité de produire leur propre signification.
Cette posture s’est construite sans rupture spectaculaire. Jad Rahmé n’évoque jamais de moment fondateur mythifié, ni de révélation soudaine. Son rapport au cinéma s’est forgé dans la continuité : une familiarité croissante avec l’image, un attachement durable aux récits humains, et une attention constante portée à la manière dont les histoires se forment dans la vie ordinaire. Filmer, pour lui, n’est pas un geste de conquête, mais un exercice de présence.
Formellement, son travail se reconnaît à une précision jamais rigide. Les cadres sont composés avec rigueur, mais toujours ouverts. Le plan laisse une marge à l’imprévu, à ce qui déborde du champ prévu. Le montage refuse l’accélération artificielle du sens. Il accompagne les situations plutôt qu’il ne les contraint. Cette manière de faire engage une éthique claire : accepter que le sens ne soit ni immédiat ni univoque.
Les lieux occupent une place centrale dans son cinéma. Ils ne servent jamais de simple décor ni de symbole figé. La ville, en particulier, apparaît comme un organisme vivant, traversé par des flux, des souvenirs, des contradictions. Les rues nocturnes, les espaces interstitiels, les intérieurs modestes deviennent des zones d’observation où se révèle une autre cartographie du quotidien, loin des représentations attendues.
Cette attention au banal n’exclut ni la poésie ni l’humour. Le cinéma de Jad Rahmé sait accueillir l’absurde discret, le décalage léger, l’instant où quelque chose échappe à toute logique sans devenir événement. Le rire, lorsqu’il surgit, n’est jamais cynique. Il procède d’une lucidité douce, d’une conscience aiguë de la fragilité des situations humaines.
Son travail sur Don’t Go to Basateen at Night incarne avec justesse cette approche. Le film part d’une phrase simple, presque anodine, transmise comme une mise en garde. Plutôt que de la contester frontalement, Rahmé la laisse résonner. Il observe ce qui se produit lorsque la peur annoncée ne se matérialise pas, lorsque l’espace supposé menaçant révèle une autre réalité. La nuit n’y est pas un danger abstrait, mais un temps différent, plus lent, plus collectif, où la vie circule autrement.
Ce renversement est caractéristique de son regard. Jad Rahmé ne nie jamais les récits dominants ; il les met en tension avec l’expérience vécue. Ce qui l’intéresse n’est pas de corriger un discours, mais de montrer comment il se fissure au contact du réel. Le cinéma devient alors un espace de nuance, un lieu où coexistent ce que l’on nous a appris à croire et ce que l’on découvre en regardant sans préjugé.
Les distinctions reçues pour Mirage s’inscrivent dans cette continuité. Elles ne marquent pas un aboutissement spectaculaire, mais reconnaissent une cohérence de regard. Elles confirment la capacité de Rahmé à imposer une voix singulière sans jamais l’élever, à faire exister une œuvre sans la surcharger d’intention déclarative.
La reconnaissance éditoriale internationale, notamment à travers son inscription parmi les talents mis en lumière par Dazed MENA, procède du même mouvement. Ce n’est pas une promesse de visibilité tapageuse qui est saluée, mais la constance d’un langage cinématographique. Un langage qui refuse de représenter une région, une génération ou une identité de manière programmatique, et qui préfère travailler depuis l’intérieur des situations humaines.
Ce qui frappe, à travers l’ensemble de son parcours, c’est l’absence totale de posture. Jad Rahmé ne filme pas pour se positionner. Il ne construit pas une image de lui-même à travers ses films. Le geste reste volontairement modeste, presque effacé, au service de ce qu’il observe. Cette discrétion est en réalité une force rare : elle permet aux images d’exister sans être écrasées par l’intention de leur auteur.
Dans un paysage audiovisuel dominé par la vitesse, l’affirmation et la recherche d’impact immédiat, le cinéma de Jad Rahmé propose une autre temporalité. Il invite à ralentir, à accepter l’ambiguïté, à demeurer dans l’incertitude. Cette invitation n’est pas confortable, mais elle ouvre un espace de pensée et de sensibilité devenu précieux.
Filmer, chez lui, n’est jamais un acte de capture. C’est un acte de cohabitation. Avec les lieux, avec les personnes, avec les silences. C’est peut-être là que réside la dimension la plus profondément politique de son travail : dans ce refus de réduire l’autre à un message, dans cette confiance accordée au réel pour se dire sans être forcé.
À travers ses films, Jad Rahmé construit une œuvre qui ne s’impose pas par le volume, mais par la justesse. Une œuvre qui avance à pas mesurés, attentive à ce qui se joue dans les interstices. Une œuvre qui rappelle, avec une rare précision, que le cinéma peut encore être un art de la présence avant d’être un discours.
Bureau de Paris
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