Rares sont les écrivains de la Nahda arabe qui ont suscité autant de controverses que Jamil Sidqi al-Zahawi (Bagdad, 1863 - Bagdad, 1936). À chaque âge de sa vie, ses contemporains lui collèrent un surnom, et lui-même a résumé ce parcours dans une phrase restée célèbre : « Dans mon enfance on m'appelait le Fou, pour mes gestes insolites ; dans ma jeunesse l'Écervelé, pour mon penchant au plaisir ; dans mon âge mûr le Téméraire, pour ma résistance à la tyrannie ; et dans ma vieillesse l'Hérétique, pour avoir proclamé mes idées philosophiques. » Toute une existence tient dans cette formule, celle d'un homme qui n'a jamais trouvé de place confortable dans son époque et lui a préféré la méditation et la profondeur.
Avec le poète Maruf al-Rusafi, al-Zahawi fut l'une des deux grandes voix poétiques de l'Irak au début du vingtième siècle. On les compte tous deux, aux côtés de Muhammad Mahdi al-Jawahiri, parmi les maîtres de l'école néoclassique irakienne. Mais al-Zahawi demeura le plus dérangeant, car il ne se contenta pas de rénover la poésie. Il porta un projet intellectuel entier, celui de la liberté, de la science et de l'émancipation des femmes.
Un Kurde de la tribu Baban, devenu carrefour de cultures. Il naît à Bagdad dans une famille kurde de la tribu Baban, d'un père qui fut mufti d'Irak. Largement autodidacte, il forge sa culture par des précepteurs privés, la lecture libre et les cercles littéraires de Bagdad, avant de s'ouvrir à la pensée européenne par les traductions. Son origine kurde ne l'enferme dans aucune identité étroite. Outre l'arabe, il maîtrise le kurde, le turc et le persan, écrit dans ces langues et en traduit. De cette pluralité naît une prose limpide et coulante, débarrassée des ornements faciles, aux antipodes de la prose rimée et affectée dont ses contemporains classiques abusaient sans nécessité.
Le prix de l'audace. Sa révolte lui coûta cher. En 1910, il publie un texte hardi sur l'émancipation des femmes, appelant à abandonner le voile et à réformer les lois du divorce. Le tollé lui coûte son poste et le contraint à fuir l'Irak. Il continuera pourtant de combattre le mariage forcé, la polygamie et les privilèges masculins, réclamant pour les femmes le droit au savoir et à l'égalité. Libre penseur, rationaliste, critique intraitable de l'orthodoxie, on l'a comparé au grand poète sceptique du onzième siècle Abou al-Ala al-Maarri.
Quand la science entre en poésie. Passionné de sciences, il consacre des ouvrages à l'astronomie et à la gravitation, y risquant des explications cosmologiques personnelles, que la science a depuis invalidées. Leur vraie valeur n'est pas dans leur exactitude, mais dans l'audace d'un homme qui tenta de marier la physique et le vers. Cette veine culmine dans son œuvre la plus célèbre, « Révolte en enfer » (1931), épopée philosophique inspirée de l'Enfer de Dante mais qui en renverse le sens. Les damnés d'al-Zahawi ne sont pas des pécheurs, mais des savants, des poètes et des philosophes punis pour leurs doutes, et qui finissent par se soulever contre le ciel lui-même. Une contestation menée de l'intérieur de la culture islamique, non contre elle.
Sa définition de la poésie. Pour al-Zahawi, la poésie n'est pas « la parole mesurée et rimée porteuse d'un sens », selon la définition classique, mais l'expression sincère du sentiment dans la forme qui lui convient. Il fut ainsi l'un des premiers à tenter le vers libéré de la rime unique. Il écrit, dans une traduction fidèle de l'arabe :
« La poésie n'est que mon sentiment, que je viens offrir ; juge-la d'un jugement honnête, sans arrière-pensée.
La poésie, c'est ce qui survit longtemps à son auteur et court de bouche en bouche comme un proverbe.
La poésie, c'est ce dont l'âme de celui qui l'écoute tressaille, comme frappée à l'improviste d'une décharge électrique.
Ô poésie, tu es mes plus beaux rêves, et le souvenir de ma jeunesse tendre et verdoyante. »
Le chantre de l'indépendance. Al-Zahawi fut aussi une voix de l'indépendance, défenseur de la liberté de l'Irak après des décennies de mandat et d'occupation, prompt à défier les colonisateurs des pays arabes. Pleurant les victimes de la répression, il peint des potences d'où pendent les visages :
« À chaque potence, un proche et un ami ; dans chaque maison, un râle et des lamentations.
Comme si les visages de ces hommes, au sommet de leurs gibets, étaient des étoiles du ciel qui pâlissent au matin. »
Un poète à redécouvrir. Al-Zahawi meurt à Bagdad en 1936 et repose au cimetière al-Khayzuran, à Adhamiya. Il laisse la trace d'un homme qui vécut en étranger parmi les siens pour avoir vu plus loin qu'eux. Liberté de l'esprit, sincérité du sentiment, défense de l'humain, de la femme et de la science : autant de raisons de le lire encore, non comme une relique du passé, mais comme une question toujours ouverte sur le rapport du créateur à son temps et sur le prix de l'audace lorsqu'elle vient trop tôt.