Le monde arabe connaît une croissance quantitative inédite de sa production éditoriale et de ses salons du livre. Mais l'absence d'un réseau de distribution unifié et la persistance du piratage maintiennent le secteur au stade de l'artisanat, loin d'une économie culturelle durable.
L'édition dans le monde arabe vit une singulière contradiction. Tandis que les titres se multiplient, que les salons enflent et qu'un lectorat jeune se tourne vers le livre, l'infrastructure du secteur demeure si fragile qu'elle vide cet essor de son rendement économique et culturel. La crise, au fond, n'est pas une crise de production mais une crise de système.
Le visage florissant
Les indicateurs quantitatifs révèlent une vitalité réelle. L'Union des éditeurs arabes a fait état d'une production de premières éditions passée à près de 93 000 titres au cours des années 2022 et 2023, qualifiant cette hausse d'inédite et la liant à l'intérêt grandissant des jeunes pour la lecture et l'édition. La valeur du marché, elle, fait l'objet d'estimations divergentes: le marché du livre dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord est évalué à environ 1,5 milliard de dollars par an, porté par plus de 400 millions d'arabophones dans le monde, tandis que des projections plus larges situent la valeur du marché arabe du livre au-delà de 2,8 milliards de dollars, concentrés pour l'essentiel en Égypte, en Arabie saoudite, aux Émirats et au Maroc.
Un facteur démographique décisif nourrit cet élan: plus de 60 pour cent de la population arabe a moins de trente ans, ce qui a fait des livres illustrés, des romans graphiques et des ouvrages interactifs un marché ascendant vers lequel se tournent de nouvelles maisons. Les grands salons, du Caire à Sharjah, demeurent parmi les plus fréquentés au monde, cependant que les États du Golfe considèrent désormais le livre et l'industrie de la traduction comme un actif culturel stratégique, et non plus comme un simple secteur commercial, dans le cadre de la diversification de leurs économies.
Ce qui se dissimule sous la surface
Ces chiffres masquent pourtant une fragilité structurelle profonde. Au premier rang des obstacles vient la question de la distribution. Le secrétaire général de l'Union des éditeurs arabes a posé le diagnostic sans détour: l'absence de grandes sociétés de distribution couvrant l'ensemble des pays arabes constitue le défi le plus pressant du secteur, ce qui contraint les éditeurs à s'appuyer sur les salons comme principal point de vente direct. La conséquence en est un dévoiement de la fonction même du salon, devenu lieu de vente au lieu de rester une plateforme de découverte des nouveautés et de négociation des droits.
À cela s'ajoute le fléau du piratage, qui ronge le secteur depuis des décennies. Le lecteur arabe, soumis à la pression des crises économiques et des vagues d'inflation, a vu son pouvoir d'achat reculer, se tournant vers le marché de l'occasion ou de la copie piratée, dans un contexte de faible application des lois sur le droit d'auteur, quand celles-ci ne sont pas tout simplement absentes. S'y greffe le recul des bibliothèques, dont les budgets d'acquisition, publics, universitaires et scolaires, se contractent dans la plupart des pays arabes.
La censure ne pèse pas moins lourd, maintenant l'éditeur et l'auteur dans une appréhension permanente de l'interdiction ou de la saisie. Lors d'un colloque consacré à l'avenir de l'édition tenu à Doha à la fin de 2025, un consensus s'est dégagé pour reconnaître dans la distribution limitée, le coût élevé de la production et le recul des taux de lecture, notamment chez les jeunes, les défis fondamentaux exigeant une restructuration du système éditorial sans compromettre la qualité de la création.
Les exemples nationaux rendent cette fragilité tangible. Au Maroc, malgré une production atteignant 3 725 titres en 2023 et 2024, en hausse annuelle de près de 7 pour cent, la plupart des quelque 300 maisons ne publient qu'un ou deux titres par an, avec des tirages modestes de 2 000 à 3 000 exemplaires, sans réseaux de distribution professionnels et avec moins de 10 pour cent des titres disponibles en version numérique. Aux Émirats, où la production est estimée à environ 500 titres par an, le secteur reste replié sur lui-même, marqué par un déséquilibre manifeste entre importations et exportations de livres.
Un dérèglement plus profond affecte enfin la chaîne elle-même: le lien s'affaiblit entre les étapes de fabrication du livre, de l'écriture et de la traduction à la révision, à l'impression et à la distribution, tandis que le rôle des éditeurs dans la découverte de nouvelles voix et la diversification des genres a reculé, au point que les prix littéraires ont failli en confisquer la fonction.
Les voies du redressement
Des pistes concrètes se dessinent toutefois. La première tient à la modernisation de la distribution: l'appel se fait de plus en plus explicite à la création d'une société de distribution arabe unifiée, cependant que l'impression à la demande offre une solution pratique permettant à tout lecteur, où qu'il se trouve, de commander son exemplaire et de le recevoir par voie postale, contournant ainsi l'éclatement de l'infrastructure traditionnelle.
La transformation numérique constitue un second levier. Le livre audio et le livre électronique gagnent du terrain, en particulier dans le Golfe et parmi les jeunes lecteurs, à travers des plateformes telles qu'Abjjad, Storytel Arabia et Wajeez, avec un essor remarquable du livre écouté. Sur le plan institutionnel, Abou Dhabi a lancé la Bibliothèque numérique arabe en partenariat avec Amazon, première vitrine dédiée au contenu arabe, aux côtés du projet de traduction Kalima qui constitue un catalogue de droits arabes destiné aux marchés internationaux. Ce pari numérique reste cependant conditionné au traitement préalable du piratage, et à la conscience que les outils d'intelligence artificielle, s'ils s'avèrent utiles pour l'organisation du travail, l'analyse des ventes et la promotion, demeurent en deçà de la compétence humaine pour la révision, l'édition et l'écriture en arabe, faute d'un entraînement suffisant sur la langue.
L'investissement dans le jeune lecteur reste la voie la plus durable: intégration de la littérature locale aux programmes scolaires, ancrage de la lecture comme habitude quotidienne, et redéfinition des salons comme espaces de négociation des droits et de mise en réseau plutôt que comme simples marchés saisonniers. Rien n'illustre mieux l'ampleur de l'horizon que la dernière édition du salon de Rabat, qui a réuni 891 exposants représentant 61 pays, un élan qui mérite d'être traduit en structure pérenne et non en événement passager.
Conclusion
Le passage de l'édition arabe du stade de l'artisanat à celui d'une industrie viable ne s'accomplira ni par la seule législation ni par le seul soutien financier. Il exige, comme s'accordent à le dire les acteurs du secteur, un cadre de planification global qui développe la présence de la culture dans la vie publique et traite le livre comme un actif à la fois culturel et économique. Alors seulement l'essor quantitatif actuel deviendra le socle d'une industrie rentable pour tous ceux qui la font vivre, de l'auteur à l'éditeur, du distributeur au lecteur.