Paris, dans les années soixante et soixante-dix du vingtième siècle, ne fut pas seulement une ville européenne. Elle fut le creuset où fondirent les ambitions de toute une génération arabe. Poètes et romanciers y vinrent en fuyant les défaites de leurs pays, ou leurs prisons, ou leurs guerres civiles, persuadés d'échapper à l'Orient. Or la ville les y renvoya. Là, sous le ciel du Quartier latin, dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, entre les rayonnages des grandes maisons d'édition, se produisit l'imprévu : la distance ne dissolut pas l'arabité, elle la révéla. L'exil devint miroir, et le dépaysement, instrument de reconnaissance de soi.
Telle est la grande ironie de Paris. La ville qui promettait la dissolution dans l'universel offrit à ses hôtes venus d'Orient, à la place, une conscience aiguë de leur appartenance. Il y a peut-être là une leçon toujours vivante : l'identité ne se découvre pas en son centre, mais sur ses marges, là où l'appartenance devient question après avoir été évidence.
Une défaite en Orient, des revues en exil
La défaite de 1967 fut la faille qui ouvrit toutes les interrogations. La littérature ne pouvait plus se contenter du beau, on lui demanda d'être une prise de position. De cette faille naquirent les revues qui devinrent les laboratoires de l'identité arabe moderne. Adonis fonda à Beyrouth, en 1968, la revue Mawaqif, qu'il voulut comme un élargissement de l'horizon ouvert par Chi'r, la revue qu'il avait codirigée aux côtés de Youssef al-Khal. Il s'agissait de passer du renouvellement du poème à l'examen critique de l'État arabe et de ses illusions au lendemain de la défaite. Mawaqif ne fut pas qu'une tribune littéraire, mais un projet de relecture de soi jusqu'à la racine.
Sur la rive maghrébine, Abdellatif Laâbi menait le même combat depuis Rabat. Il fonda la revue Souffles en 1966 : vingt-deux numéros en français et huit en arabe, sous le titre Anfas, entre 1966 et 1971, autour desquels se retrouvèrent Tahar Ben Jelloun, Mohammed Khaïr-Eddine et Mustapha Nissaboury. La revue fut un vent de renouveau qui balaya tout le Maghreb, appelant à décoloniser la culture comme on décolonise une terre. Le prix en fut lourd : Laâbi fut emprisonné de 1972 à 1980, avant de s'exiler en France en 1985. Ainsi, pour toute une génération, l'exil parisien devint le prolongement naturel d'un projet né en Orient et au Maghreb.
Adonis : la modernité qui revient à la racine
Lorsque Adonis s'installa à Paris à partir du milieu des années quatre-vingt, après y avoir enseigné l'arabe à la Sorbonne au début de la décennie, il n'y vint pas pour renoncer à la langue arabe, mais pour la repenser depuis un autre poste d'observation. Son grand chantier critique, Le Fixe et le Mouvant, est au fond une tentative de lire le patrimoine arabe d'une lecture moderne, ni pour le rejeter ni pour le sacraliser, mais pour libérer son mouvement interne de la fixité. Il tenait que l'identité du poète arabe ne se définit pas par la parole de ses aïeux, si grands fussent-ils, mais par le fait qu'il procède de la langue arabe elle-même, exprimant son appartenance par une parole arabe.
C'est à Paris qu'Adonis écrivit sur son identité comme sur un projet inachevé, titre d'un livre autant que d'une posture. La culture française ne fut jamais chez lui un substitut à la culture arabe, mais un outil pour raviver en elle le mouvement du renouvellement, loin de la reproduction du modèle occidental. Paris, dans son cas, ne fut pas le contraire de Damas, mais son miroir, celui qui révèle ce que le dedans ne saurait voir.
Mahmoud Darwich : du poète de la résistance au poète de la méditation
Le parcours de Darwich fut plus long et plus escarpé. Il quitta Beyrouth en 1982, après l'invasion israélienne et le siège de la capitale, devenant un exilé errant, passant par la Syrie, Chypre, Le Caire et Tunis, avant que Paris ne l'accueille. Là, dans la ville qui lui offrit enfin un peu de stabilité, s'opéra la mutation la plus profonde de son œuvre. Le poète que le monde connaissait comme un symbole de la révolution palestinienne commença à s'alléger du fracas de la tribune pour se rapprocher de la méditation, des questions universelles de l'existence, de l'exil et de la mémoire.
C'est à Paris que mûrit la métaphore de Darwich. La Palestine cessa d'être un slogan que l'on brandit pour devenir une langue, une patrie de substitution bâtie de mots pour ceux dont la terre fut confisquée. Il écrivit sur la valise devenue patrie et la patrie devenue valise, transformant l'expérience singulière du déracinement en métaphore de l'homme contemporain tout entier. Paris ne lui fit pas oublier la Palestine, elle lui apprit à en faire une cause universelle où le récit palestinien se mêle aux questions de la liberté et de la dignité, partout où elles se posent.
Le paradoxe francophone : écrire dans la langue de l'autre pour affirmer la sienne
Là réside le plus profond des paradoxes de la littérature arabe à Paris. Nombre de ces écrivains choisirent le français comme instrument d'expression, non par soumission à la langue du colonisateur, mais pour en retourner l'arme. Kateb Yacine disait vouloir expliquer en français, et aux Français eux-mêmes, que l'Algérie n'est pas française. Son roman Nedjma, paru en 1956 et considéré comme la pierre angulaire de la littérature maghrébine moderne d'expression française, fit de la femme énigmatique le symbole d'une Algérie en quête d'elle-même sous la colonisation. Kateb Yacine se tourna plus tard vers un théâtre en arabe populaire pour s'adresser directement à ses compatriotes, bouclant ainsi la boucle, revenu de la langue de l'autre vers la langue des siens.
Sur le même chemin avança Mohammed Dib avec sa trilogie algérienne ouverte par La Grande Maison en 1952, où il dessinait le visage d'une Algérie pauvre et affamée sous l'occupation. Quant à Assia Djebar, elle porta le paradoxe à son comble. Elle étudia au lycée Fénelon, puis à l'ENS de Sèvres, première Algérienne à y entrer, avant d'en être exclue pour avoir participé à la grève des étudiants musulmans en 1956. Toute sa vie, elle demeura déchirée entre deux langues et deux cultures, écrivant en français sur les femmes d'Algérie et leurs voix étouffées, et sur une histoire coloniale violente. Lorsqu'elle fut élue à l'Académie française en 2005, première femme nord-africaine à siéger sous la Coupole, elle dit s'être réjouie pour la francophonie du Maghreb. Elle voyait dans chacun de ses livres un pas vers la compréhension de l'identité maghrébine, une tentative d'entrer dans la modernité par sa propre porte. Elle s'éteignit à Paris en 2015, et fut inhumée dans sa ville natale de Cherchell selon son vœu, refermant ainsi le cercle du départ et du retour.
Amin Maalouf : l'homme qui fit du français une patrie et demeura oriental
Nul n'a incarné la question de l'identité avec autant de netteté qu'Amin Maalouf. Il quitta le Liban pour la France en 1976, fuyant la guerre civile, et reprit aussitôt son métier de journaliste, devenant rédacteur en chef de Jeune Afrique, avant de se consacrer à l'écriture en 1984. Il obtint le prix Goncourt en 1993 pour Le Rocher de Tanios, puis écrivit ce qui devint une référence dans la réflexion sur l'appartenance : Les Identités meurtrières, en 1998. Il y formula son idée maîtresse, née de son expérience personnelle de chrétien dans un monde arabe et d'Arabe dans une société occidentale : le danger de réduire un être à une seule de ses appartenances.
Maalouf aimait à dire qu'en Occident on le trouve oriental, et qu'en Orient on le trouve occidental, et que l'on écrit toujours à partir d'une blessure. Il choisit pourtant la patrie de la langue française sans renier ses racines libanaises, vivant sa double appartenance dans l'harmonie. Son parcours atteignit son sommet symbolique lorsqu'il fut élu à l'Académie française en 2011, au fauteuil de Claude Lévi-Strauss, puis élu Secrétaire perpétuel de cette vénérable institution le 28 septembre 2023. Qu'un fils de Beyrouth se retrouve à la tête de la gardienne de la langue française est en soi la plus éloquente expression de cette ville qui transforma l'exil en appartenance, et le dépaysement en position.
Le Maghreb de Souffles : décoloniser en soi
Le projet de Souffles demeure l'illustration la plus claire de cette reconstruction de l'identité. Ce ne fut pas une simple revue littéraire, mais un appel à libérer la conscience maghrébine des sédiments du colonialisme, une invitation à ce que l'intellectuel arabe se réécrive lui-même de sa propre main. Lorsque Abdellatif Laâbi sortit de prison et trouva refuge en France, il emporta ce projet avec lui, et poursuivit la taille d'une poésie mêlant l'engagement à l'humanité, jusqu'à obtenir le prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la francophonie de l'Académie française en 2011. Quant à son compagnon de route Tahar Ben Jelloun, parti des pages de Souffles, il devint l'une des voix arabes les plus marquantes de la littérature française, couronné du prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée.
L'un et l'autre, comme Assia Djebar et Kateb Yacine avant eux, ont démontré qu'écrire en français n'est pas une trahison de l'arabité, mais peut être l'une de ses formes d'attachement les plus profondes, lorsque la langue venue d'ailleurs sert à dire ce que les appareils de la répression n'ont pas permis de dire dans la langue maternelle.
Le miroir parisien : une leçon toujours vivante
Qu'est-ce qui réunit tous ces hommes et ces femmes, malgré la distance de leurs Orients et de leurs Maghrebs ? C'est cet instant où ils se sont trouvés face à eux-mêmes dans le miroir de Paris. La ville qu'ils croyaient être une porte vers l'universel les a ramenés à leurs racines, non comme à une entrave, mais comme à une question. Ils ont découvert que l'arabité n'est pas une géographie que l'on quitte ou que l'on rejoint, mais une langue, une mémoire, une manière d'être au monde. Ils ont découvert, au cœur de l'Occident, qu'ils étaient fils de l'Orient plus qu'ils ne le pensaient.
Paris ne fut pas le creuset qui dissolut leurs identités, mais la chaleur qui les fondit et les reforma plus pures qu'elles n'étaient. Tel est leur héritage le plus précieux pour les générations arabes de la diaspora d'aujourd'hui : l'appartenance ne s'éprouve pas dans la sécurité, mais aux frontières, et ce que nous possédons de plus vrai de nous-mêmes est ce que nous découvrons lorsque nous en sommes éloignés. En ce sens, Paris demeure un miroir, et la question posée par Adonis, Mahmoud Darwich et Amin Maalouf reste grande ouverte, attendant qui poursuivra d'y répondre.