
Dans l’histoire de l’art moderne au Moyen-Orient, peu de figures incarnent avec autant d’intensité la rencontre entre l’Orient et l’Occident que Jawad Salim. Né à Bagdad en 1920, formé à Rome, Paris et Londres, ce sculpteur irakien fut bien plus qu’un artiste : il fut le poète de la liberté, l’architecte d’une identité visuelle nouvelle pour tout un monde arabe en quête de modernité. Son chef-d’œuvre, le Monument de la Liberté sur la place Tahrir de Bagdad, demeure l’un des ensembles sculpturaux les plus puissants du XXᵉ siècle dans le monde oriental — un manifeste de dignité, de mémoire et d’espoir.
Entre Bagdad et Paris : un dialogue silencieux
Lorsque Jawad quitte Bagdad pour l’Europe dans les années 1930, il découvre à Paris un langage plastique nouveau : la sculpture expressive de Rodin, la rigueur de Maillol, l’humanité de Bourdelle. Dans les galeries du Louvre, il comprend que la pierre peut respirer, que le bronze peut parler. Mais contrairement à tant d’artistes orientaux fascinés par l’Occident, il n’imite pas. Il absorbe. Il écoute la France comme on écoute une musique étrangère pour en comprendre la grammaire, puis la réécrire avec son propre accent mésopotamien. Ainsi naît un art hybride, libre et profondément universel.
Lorna : la lumière venue d’Europe
C’est à Londres, à la Slade School of Fine Art, qu’il rencontre Lorna Simmonds, jeune artiste franco-britannique passionnée de sculpture. Elle ne sera pas seulement son épouse, mais son miroir, son élan et son ancrage. Lorna lui fait découvrir les tendances les plus audacieuses de la modernité européenne, l’abstraction poétique, la recherche du mouvement intérieur. En retour, elle reçoit de lui la chaleur de la Mésopotamie, le sens du symbole et du mythe.
Ensemble, ils bâtissent une alliance rare : un couple où l’amour devient langage esthétique, où la différence culturelle devient matière de création. De leur union naît une manière de voir le monde : un art sans frontière, un humanisme sculpté dans la pierre.
Le Monument de la Liberté : une épopée moderne
En 1958, la révolution irakienne bouleverse le pays. Le gouvernement confie à Jawad la mission de créer un monument national pour célébrer la liberté retrouvée. Il conçoit alors une fresque monumentale de 50 mètres de long, composée de 14 bas-reliefs en bronze : un récit épique du peuple, de la douleur et de la renaissance. Sous l’influence de l’art mural français et de la monumentalité de Rodin, il inscrit dans la pierre l’esprit d’un peuple tout entier.
Chaque figure du relief semble respirer la dignité humaine. C’est à la fois le Discobole grec et l’ouvrier bagdadi, le Penseur de Rodin et la mère orientale — un langage visuel qui transcende les cultures. Le Monument de la Liberté (Nusb al-Tahrir) est inauguré après sa mort en 1961. Mais son âme y demeure : c’est le testament d’un homme qui rêvait d’un monde où la beauté serait la plus haute forme de liberté.
Un amour plus fort que le temps
Lorsque Jawad s’effondre dans son atelier, terrassé à 41 ans par un infarctus, Lorna reste à Bagdad. Elle refuse de quitter le pays qu’ils avaient rêvé ensemble. Pendant des décennies, elle veille sur son œuvre, sur ses étudiants, sur la mémoire d’un homme devenu symbole. Elle publie, enseigne, expose, écrit. Grâce à elle, le nom de Jawad continue de rayonner à Paris, Londres, Beyrouth et Dubaï.
Car si l’amour humain peut s’éteindre, l’amour créateur, lui, ne meurt pas.
Héritage : un pont entre deux mondes
Aujourd’hui, les musées français — du Centre Pompidou à l’Institut du Monde Arabe — redécouvrent son œuvre. Les critiques y voient la preuve que le dialogue entre Orient et Occident n’a jamais été une illusion : il a existé dans le regard d’un homme, dans le geste d’un sculpteur, dans la fidélité d’une femme.
Jawad et Lorna n’ont pas simplement partagé une vie, ils ont créé une vision. Leur amour et leur art témoignent que la beauté n’a pas de langue, que la liberté ne se dit ni en arabe, ni en français, mais en humanité.
© Texte original : Ali Al-Hussien – PO4OR – Portail de l’Orient