Lamia Belkaied-Guiga appartient à cette catégorie rare de figures culturelles dont l’influence ne se mesure ni au bruit médiatique ni à la fréquence des apparitions, mais à la profondeur des structures qu’elles contribuent à édifier. Dans le champ du cinéma et de l’audiovisuel arabe et africain, son nom s’impose comme une référence discrète mais décisive, à la croisée de la pensée critique, de l’action institutionnelle et de la transmission académique. Son parcours ne relève pas de l’ascension spectaculaire, mais d’une construction patiente, fondée sur la rigueur intellectuelle, la cohérence des choix et une responsabilité assumée vis-à-vis de la culture.

Formée à l’université française, titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication de l’Université Paris II Panthéon-Assas, Lamia Belkaied Guiga s’inscrit très tôt dans une approche du cinéma qui dépasse la simple analyse esthétique. Pour elle, le film n’est jamais un objet isolé, mais un fait culturel, politique et social, inscrit dans des contextes historiques précis et porteur de mémoires collectives. Cette vision irrigue son travail d’enseignante, où l’histoire du cinéma et l’analyse filmique deviennent des outils de compréhension du monde contemporain, et non de simples disciplines académiques.

Son engagement universitaire s’est prolongé naturellement dans la formation institutionnelle. À l’École supérieure de l’audiovisuel et du cinéma (ESAC) de l’Université de Carthage, qu’elle a dirigée, elle a contribué à structurer des parcours de formation exigeants, pensés non seulement pour produire des techniciens ou des créateurs, mais pour former des cinéastes conscients de leur rôle culturel et de leur responsabilité sociale. La direction d’un master de recherche s’inscrit dans cette même logique : inscrire le cinéma dans le temps long de la réflexion, de la recherche et de la transmission.

Mais c’est sans doute dans le champ des politiques culturelles et des institutions cinématographiques que son influence devient la plus lisible. En prenant la direction du Centre national du cinéma et de l’image (CNCI) en Tunisie, Lamia Belkaied-Guiga a occupé une position stratégique, au cœur des mécanismes de soutien, de régulation et de développement de la production cinématographique nationale. Cette fonction, souvent exposée à des tensions multiples – économiques, politiques, symboliques – a révélé une capacité rare à conjuguer vision globale et gestion concrète, sans jamais céder à l’arbitraire ni à la facilité.

Depuis 2017, son rôle de Déléguée générale des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) a marqué une étape majeure dans son parcours. Festival historique, fondé dans une perspective panafricaine et arabe, les JCC représentent bien plus qu’un événement annuel : ils sont un espace de légitimation, de débat et de circulation des œuvres. Sous sa direction, le festival s’est affirmé comme un lieu de réflexion autant que de projection, où la programmation dialogue avec les enjeux contemporains du cinéma du Sud, sans renoncer à l’exigence artistique.

Avant d’en assumer la direction générale, Lamia Belkaied-Guiga avait déjà contribué à façonner l’identité du festival à travers des responsabilités artistiques et programmatiques, notamment dans les sections dédiées aux courts métrages et au dispositif Carthage Ciné-Promesses. Ces espaces, pensés comme des tremplins pour les jeunes auteurs, traduisent une conviction constante : l’avenir du cinéma se joue dans la capacité à accompagner les nouvelles générations, à leur offrir des cadres de visibilité et de dialogue, sans les enfermer dans des catégories esthétiques ou idéologiques préfabriquées.

Parallèlement à ses fonctions institutionnelles, elle n’a jamais cessé d’exercer une activité critique. Présente dans les jurys de nombreux festivals internationaux, participante aux Arab Critics Awards, elle incarne une figure de médiation entre les œuvres, les institutions et les publics. Son regard critique, nourri par une solide culture théorique et une connaissance fine des contextes de production, se distingue par une attention constante à la cohérence des démarches artistiques et à leur inscription dans des réalités sociales concrètes.

Son travail s’inscrit également dans une dimension internationale affirmée. La collaboration avec l’UNESCO sur des rapports et études consacrés aux industries cinématographiques africaines témoigne d’une capacité à penser le cinéma à l’échelle des politiques culturelles globales, sans jamais perdre de vue les spécificités locales. Cette articulation entre le global et le régional constitue l’un des axes majeurs de sa réflexion : comment soutenir des cinématographies souvent fragiles tout en leur permettant de dialoguer avec le monde ?

L’écriture occupe une place centrale dans ce parcours. Auteure de The Camera Witness: Post-Revolution Generations, présenté notamment au Festival du film de Bagdad, Lamia Belkaied-Guiga interroge la relation entre cinéma et transformations politiques dans les sociétés post-révolutionnaires. Le cinéma y apparaît comme un témoin sensible des mutations sociales, mais aussi comme un espace de recomposition des imaginaires collectifs. Ses articles et recherches prolongent cette réflexion autour du cinéma tunisien et africain, de la mémoire, de l’image, de l’identité et de la place des femmes dans les récits cinématographiques.

Ce qui distingue fondamentalement Lamia Belkaied-Guiga, c’est la cohérence de son positionnement. Elle n’est ni uniquement critique, ni uniquement gestionnaire, ni uniquement universitaire. Elle incarne une figure rare où la pensée précède l’action, et où l’action nourrit en retour la réflexion. Cette posture lui a permis de contribuer à redéfinir le rôle du festival et des institutions culturelles : non plus de simples vitrines, mais des espaces de construction du sens, de débat et de transmission.

Dans un contexte marqué par la fragilité des politiques culturelles, les pressions économiques et les tentations de l’événementiel, son parcours rappelle que la culture ne se construit que dans la durée. Lamia Belkaied-Guiga s’impose ainsi comme une mémoire vivante du cinéma arabe contemporain, une voix calme mais structurante, qui œuvre à maintenir un lien exigeant entre image, culture et responsabilité. Son influence ne se proclame pas ; elle s’inscrit, patiemment, dans le temps long de l’histoire culturelle.

PO4OR – Bureau de Paris