Certaines cinéastes ne cherchent pas à imposer une signature spectaculaire. Elles avancent autrement, à travers des gestes silencieux, des récits fragiles, des personnages en suspension. Le parcours de Layal M. Rajha appartient à cette catégorie rare où la mise en scène ne vise pas la démonstration mais la recherche d’un équilibre intérieur. Chez elle, filmer devient moins une affirmation qu’une traversée — un mouvement constant entre présence et retrait, entre décision intime et observation du monde.
Née dans un contexte où le cinéma arabe oscille entre héritage classique et transformations contemporaines, elle construit progressivement une trajectoire singulière. Avant d’entrer pleinement dans la narration longue, elle explore la grammaire de l’image à travers d’autres formes visuelles, notamment la réalisation de clips musicaux. Cette phase initiale n’est pas un simple passage technique : elle façonne son rapport au rythme, à la durée et à la respiration narrative. Là où le clip impose la condensation et l’intensité, elle apprend à écouter le silence entre les images — une écoute qui deviendra centrale dans ses œuvres ultérieures.
Son premier long métrage, Habbet Loulou, marque un moment fondateur. Le film ne se contente pas de raconter une histoire ; il propose une expérience émotionnelle où la fragilité des personnages devient le véritable moteur dramaturgique. La caméra ne cherche pas à juger, mais à accompagner. Elle observe des êtres en transition, des identités en mouvement, des existences situées à la frontière entre ce qui est vécu et ce qui reste à inventer. Cette approche révèle une sensibilité particulière pour les zones intermédiaires — ces espaces où rien n’est encore fixé, où chaque choix peut transformer la trajectoire d’une vie.
Plus tard, One Day I’ll Leave prolonge cette exploration en mettant au centre la question du départ. Mais ici, le départ n’est pas seulement un geste narratif ; il devient une interrogation existentielle. Que signifie quitter ? Est-ce une fuite, une renaissance, une nécessité silencieuse ? À travers cette œuvre, Layal M. Rajha ne cherche pas à donner de réponses définitives. Elle préfère ouvrir des espaces d’ambiguïté, laissant au spectateur la liberté d’habiter l’histoire selon sa propre mémoire.
Ce qui distingue profondément son cinéma, c’est la manière dont elle construit la temporalité. Dans un paysage audiovisuel dominé par l’urgence et la surenchère dramatique, elle privilégie la retenue. Les moments de pause, les regards suspendus, les gestes minuscules deviennent des éléments narratifs essentiels. Cette lenteur n’est pas un refus du mouvement, mais une invitation à percevoir autrement. Elle propose une autre vitesse du regard, une manière de ralentir pour entendre ce qui se murmure derrière les dialogues.
L’évolution vers la réalisation télévisuelle, notamment avec la série Aal Had, témoigne d’une capacité à naviguer entre différentes échelles narratives. Passer du cinéma d’auteur à la série télévisée implique une transformation des codes : rythme plus soutenu, construction d’arcs dramatiques multiples, dialogue avec un public plus large. Pourtant, malgré ces contraintes, sa signature reste perceptible. Elle ne renonce pas à la complexité des personnages ni à la dimension introspective de ses récits. Au contraire, elle semble utiliser le format sériel pour approfondir certaines tensions humaines, élargissant son champ d’exploration sans abandonner son identité artistique.
Chez Layal M. Rajha, la figure féminine occupe une place centrale, mais jamais comme un symbole figé. Les femmes qu’elle filme ne sont ni héroïnes idéalisées ni victimes passives. Elles existent dans un état de recherche permanente, confrontées à des choix intérieurs qui dépassent les clichés narratifs habituels. Cette approche traduit une volonté de représenter la complexité de l’expérience féminine sans la réduire à une catégorie. L’identité devient un processus plutôt qu’une définition.
Son langage visuel se caractérise par une attention particulière aux espaces intérieurs. Les décors ne sont pas de simples arrière-plans ; ils participent à la construction psychologique des personnages. Les pièces fermées, les couloirs, les fenêtres ouvertes sur l’extérieur deviennent des métaphores discrètes des états émotionnels. La caméra circule comme une présence attentive, jamais intrusive, cherchant moins à capturer qu’à accompagner.
Cette sensibilité s’inscrit dans une tradition du cinéma moyen-oriental qui privilégie la nuance et l’observation, tout en dialoguant avec des influences internationales. On peut percevoir chez elle une tension entre héritage culturel et désir de renouvellement formel. Elle ne revendique pas explicitement une école ou un manifeste, mais son travail témoigne d’une réflexion continue sur la manière de raconter des histoires dans un monde saturé d’images.
L’un des aspects les plus intéressants de son parcours réside dans la relation entre silence et parole. Les dialogues existent, bien sûr, mais ils ne portent pas toujours le sens principal. Souvent, ce sont les regards, les pauses, les gestes interrompus qui révèlent la vérité émotionnelle. Cette économie de mots crée une proximité particulière avec le spectateur, l’invitant à participer activement à la construction du récit.
Dans un contexte médiatique où la visibilité est souvent confondue avec la valeur artistique, Layal M. Rajha semble choisir une autre voie. Son cinéma ne cherche pas l’effet immédiat mais la résonance durable. Il ne s’impose pas par le volume mais par la persistance. Cette approche peut sembler discrète à première vue, mais elle révèle une forme de résistance : refuser la simplification pour préserver la complexité humaine.
Le thème du seuil ,entre rester et partir, parler et se taire, agir et observer traverse l’ensemble de son œuvre. Ses personnages vivent rarement dans la certitude ; ils habitent des zones d’entre-deux. Cette esthétique de l’entre-deux reflète peut-être une expérience plus large du monde contemporain, où les identités deviennent fluides, les appartenances multiples, les trajectoires non linéaires.
Observer son parcours aujourd’hui revient à suivre une artiste qui continue d’explorer les possibilités de l’image comme espace intérieur. Chaque projet semble prolonger une question plutôt qu’apporter une conclusion. Cette logique ouverte confère à son travail une dimension presque méditative : filmer comme un acte d’écoute, écrire comme une manière d’interroger le réel.
Au-delà des distinctions entre cinéma, télévision ou formats courts, ce qui demeure constant est une recherche de justesse. Justesse du regard, du rythme, de la présence des corps à l’écran. Cette quête s’inscrit dans une vision où l’art ne se limite pas à divertir ou à représenter, mais à transformer la perception.
Ainsi, Layal M. Rajha apparaît comme une cinéaste du seuil, une artiste qui filme les moments où tout peut basculer, où les décisions invisibles deviennent des tournants intérieurs. Son œuvre rappelle que le cinéma peut être un espace de réflexion silencieuse, une invitation à ralentir pour ressentir, à regarder pour comprendre, à habiter l’image plutôt qu’à la consommer.
Dans un monde saturé de récits rapides et de narrations standardisées, son parcours propose une alternative : celle d’un cinéma qui accepte la fragilité, qui valorise le doute et qui considère chaque image comme une question ouverte. Ce choix, loin d’être anodin, témoigne d’une fidélité à une certaine éthique artistique une manière d’exister dans l’image sans la dominer, de raconter sans imposer, de créer sans cesser de chercher.
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