Il est des trajectoires artistiques qui ne s’imposent ni par la provocation ni par la surenchère médiatique, mais par une construction lente, exigeante, presque silencieuse. Celle de Moufida Fedhila appartient à cette catégorie rare. Réalisatrice, productrice et artiste visuelle tunisienne, elle développe depuis plusieurs années une œuvre qui se situe à la croisée du cinéma, de l’art contemporain et de la réflexion philosophique. Une œuvre attentive aux mutations profondes des sociétés, aux lignes de fracture invisibles et aux récits qui échappent aux catégories toutes faites.

Chez Fedhila, le cinéma n’est jamais un simple dispositif narratif. Il est un outil d’observation, un espace de décantation, parfois même un laboratoire critique. Cette posture singulière s’enracine dans un parcours intellectuel et artistique rigoureux. Diplômée de l’Académie européenne des arts en Bretagne, elle poursuit des études de philosophie à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne, avant de se former à la production cinématographique à Paris. Ce double ancrage, entre pensée théorique et pratique de terrain, façonne durablement son rapport à la création.

Très tôt, Moufida Fedhila refuse l’opposition stérile entre cinéma d’auteur et cinéma accessible. Elle interroge plutôt les conditions de circulation des récits, la responsabilité du cinéaste face au public et les cadres institutionnels qui conditionnent la visibilité des œuvres. Cette réflexion s’exprime aussi bien dans ses films que dans ses prises de parole publiques, notamment lors de débats et de tables rondes internationales consacrés à la création, à la liberté d’expression et au rôle de l’artiste dans les sociétés post-révolutionnaires.

Figure active du paysage culturel tunisien contemporain, elle est régulièrement invitée dans des espaces académiques et artistiques de premier plan. Elle intervient notamment au Centre for the Study of the History of Photography and Archives à Londres, ainsi qu’à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne. Son travail fait également l’objet d’analyses universitaires, parmi lesquelles l’étude Narratives of Social Protest: Personal and Political, publiée à l’Université Columbia à New York, qui inscrit son œuvre dans une réflexion plus large sur les formes artistiques de la contestation et de la mémoire.

Cette dimension intellectuelle n’exclut jamais une attention concrète aux réalités de la production. Avec le producteur Mehdi Hmili, Moufida Fedhila fonde en Tunisie la société Yol Film House, structure pensée comme un espace de création et de collaboration transnationale. En réunissant ses compétences en direction artistique et en production, la société développe des projets de fiction et de documentaire réalisés entre la Tunisie, la France et le Canada. Plusieurs de ces films sont primés dans des festivals internationaux, notamment le prix du Meilleur film africain au Durban FilmMart et le prix du Meilleur court métrage au Festival Africano de Milan.

Les films produits par Yol Film House sont également sélectionnés dans de nombreuses plateformes professionnelles et forums de coproduction, tels que Qumra (Doha Film Institute), les Rencontres francophones de Paris, le Carthage Producers Network, Cinelink (Sarajevo Film Festival), le Festival international du film documentaire d’Agadir ou encore les programmes soutenus par la Robert Bosch Stiftung. Ces sélections témoignent d’une reconnaissance professionnelle solide, fondée sur la cohérence artistique autant que sur la capacité à inscrire les projets dans des réseaux internationaux exigeants.

Le court métrage Aya constitue un moment charnière dans ce parcours. Produit par Yol Film House, le film connaît une circulation exceptionnelle, avec des sélections dans plus de cent festivals à travers le monde, parmi lesquels le Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand et NewFilmmakers Los Angeles, en partenariat avec l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Aya remporte plus de quinze prix, dont le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage et le Golden Dhow Award au Zanzibar International Film Festival. Sa diffusion sur Netflix marque un tournant supplémentaire, en démontrant la capacité de Fedhila à concilier exigence artistique et accès à un public élargi.

Ce succès ne relève pas d’un hasard ni d’un opportunisme de format. Il s’inscrit dans une réflexion de fond sur le genre cinématographique et ses usages. Pour Moufida Fedhila, le genre n’est ni une contrainte ni une formule, mais un langage possible, à condition d’être déplacé, hybridé, réinvesti. Cette position, qu’elle défend régulièrement dans des contextes professionnels, s’oppose à une vision normative du cinéma de festival tout autant qu’à une logique purement marchande.

Parallèlement à son travail cinématographique, Moufida Fedhila développe une pratique d’artiste visuelle reconnue sur la scène internationale. Ses œuvres sont présentées dans de nombreuses institutions et expositions majeures, notamment à la Biennale de Venise, au musée Marta Herford, au Zentrum Paul Klee, à l’IFA de Berlin et Stuttgart, au Kunstraum Niederösterreich de Vienne, au P21 de Londres, à la Friche la Belle de Mai à Marseille, au Zentrum für Kunst und Urbanistik, à la Biennale d’art contemporain africain de Dakar, au Museo Carlo Bilotti et au Pratt Institute de New York. Cette circulation entre cinéma et arts visuels nourrit une œuvre transversale, où les images dialoguent avec les idées.

Dans le texte Tectonique des utopies, la critique Michèle Hadria décrit le travail de Fedhila comme une observation patiente des mutations lentes des êtres et de leurs échanges, comparable à une alchimie en transformation continue. Cette lecture éclaire avec justesse la cohérence de son parcours. L’artiste privilégie les forces souterraines, les déplacements imperceptibles, les mécanismes profonds qui structurent les sociétés contemporaines. Son cinéma ne cherche pas l’effet immédiat, mais la résonance durable.

L’engagement de Moufida Fedhila dépasse également le cadre strict de la création. Elle a occupé le poste de présidente de l’Association tunisienne de gestion et d’équilibre social et fonde en 2018 Fekra Film Factory, un laboratoire dédié au court métrage. Cette initiative vise à accompagner les jeunes cinéastes tunisiens de la phase de développement à celle de la production, en leur offrant des outils concrets, un encadrement professionnel et un espace de réflexion collective. Cette démarche s’inscrit dans une vision du cinéma comme écosystème, fondé sur la transmission et la solidarité professionnelle.

Régulièrement sollicitée comme jurée, elle préside notamment le jury des courts métrages du Festival du film de Gabès et siège dans les jurys de plusieurs manifestations en Afrique du Nord et en Europe, dont le Prix du cinéma francophone, les Nuits tunisiennes du court métrage et le Festival international du film amazigh d’Isni N’Ourgh. Ces rôles confirment sa place comme interlocutrice reconnue dans les débats contemporains sur le cinéma et ses formes.

Son dernier projet documentaire, Fouladh (Acier), prolonge cette trajectoire exigeante. Sélectionné pour l’atelier Produire au Sud du Festival des Trois Continents de Nantes, dans le cadre du Festival international du film documentaire d’Agadir, le projet bénéficie d’une bourse de développement du Centre national du cinéma tunisien. Il est également sélectionné au sein du réseau Chabaka des JCC et à la compétition El Gouna Platform, où il remporte un prix. Finaliste du Robert Bosch Film Prize 2019 et sélectionné par La Fabrique Cinéma pour le Festival de Cannes, Fouladh confirme la reconnaissance internationale d’un travail inscrit dans le temps long.

Distinguée par un hommage à l’ensemble de son œuvre lors de la 34ᵉ édition du Festival international Vues d’Afrique à Montréal, membre de l’Académie du cinéma francophone, Moufida Fedhila vit et travaille aujourd’hui entre Paris et la Tunisie. Cette double inscription géographique reflète la nature même de son parcours : transnational, hybride, attentif aux circulations plutôt qu’aux frontières.

À travers ses films, ses œuvres visuelles et ses engagements, elle contribue à redéfinir une manière d’être artiste dans le monde arabe contemporain. Une manière fondée sur la rigueur, la responsabilité et la conviction que le cinéma, lorsqu’il prend le temps de penser ses formes, peut encore être un outil de compréhension profonde du réel.

Bureau de Paris – PO4OR