Chez Nada Mezni Hafaiedh, le cinéma ne fonctionne ni comme un commentaire social ni comme un espace de démonstration idéologique. Il agit plutôt comme un dispositif de mise à nu, attentif aux zones de tension que la société préfère maintenir hors champ. Film après film, son travail s’inscrit dans une relation directe avec le réel, non pour l’expliquer ou le corriger, mais pour en exposer les failles, les silences et les contradictions à hauteur de corps.
Née dans un environnement diplomatique et profondément cosmopolite, entre l’Arabie saoudite, les États-Unis, la France, l’Égypte et le Canada, Nada Mezni Hafaiedh a très tôt été confrontée à la diversité des normes sociales et culturelles. Cette circulation précoce n’a pas produit un regard neutre ou flottant, mais au contraire une conscience aiguë de la manière dont les sociétés fabriquent leurs règles, leurs tabous et leurs exclusions. Le cinéma s’impose alors comme un outil de compréhension sensible, un espace où l’expérience vécue peut être organisée, observée et transmise sans être réduite à un discours.
Son passage par Montréal, initialement sous le signe des études en administration, marque une étape structurante. Le détour par le champ économique n’est pas anecdotique : il façonne une approche pragmatique du cinéma, fondée sur l’autonomie et la maîtrise des conditions de production. Lorsqu’elle se réoriente vers la réalisation cinématographique, elle ne le fait pas dans une posture romantique, mais avec une lucidité rare sur les contraintes du métier. Très tôt, elle écrit, produit et réalise ses propres projets, multipliant courts-métrages de fiction et documentaires qui attirent l’attention par leur sobriété formelle et leur densité humaine.
Le retour en Tunisie, en 2009, constitue un choix décisif. Il ne s’agit pas d’un retour nostalgique, mais d’un positionnement clair : filmer depuis l’intérieur d’une société traversée par des tensions profondes, sans adopter la distance protectrice de l’exil. La création de Leyth Production lui permet de consolider cette démarche. Avec Hekayat Tounisia, son premier long métrage de fiction, elle propose une lecture fragmentée de la société tunisienne, à travers une série de destins individuels marqués par le poids des attentes sociales, familiales et affectives. Le film refuse toute vision totalisante ; il avance par touches successives, acceptant la discontinuité comme reflet d’un réel complexe.
Cette attention aux trajectoires singulières se radicalise avec Au-delà de l’ombre (Upon the Shadow). En choisissant de filmer le quotidien de jeunes homosexuels et personnes trans vivant dans la marginalité et le rejet, Nada Mezni Hafaiedh adopte une posture de proximité rare. Le film ne cherche ni à dénoncer frontalement ni à édifier. Il observe. Les corps filmés portent les marques de la fatigue, de la peur, mais aussi de la solidarité et de la joie fragile. Le politique ne se situe jamais dans un commentaire extérieur, mais dans la simple exposition d’existences que le cadre social tente d’effacer.
Ce refus du spectaculaire constitue l’un des traits les plus marquants de son cinéma. Là où d’autres choisiraient l’argumentation ou l’emphase, elle privilégie la durée, les silences, les moments d’attente. Cette retenue formelle engage directement le spectateur, contraint d’assumer son regard sans médiation explicative. Dans un contexte où la liberté sexuelle demeure un sujet hautement conflictuel, Au-delà de l’ombre s’impose comme un film d’une grande rigueur éthique, précisément parce qu’il ne transforme jamais ses personnages en symboles ou en victimes abstraites.
Cette logique se prolonge avec Entre (In Between / Ma Bayn), qui explore la condition intersexe à travers une approche profondément intime. Le film interroge moins une pathologie qu’un système de normes : celui qui impose des catégories fixes, corrige les corps et exige la conformité au nom d’un ordre social présenté comme naturel. Les espaces clos, les gestes quotidiens et les non-dits structurent la mise en scène. Le corps devient le lieu d’un conflit silencieux entre l’individu et les institutions, entre le secret et la violence symbolique de l’assignation.
À travers l’ensemble de son œuvre, une constante se dégage : le refus de simplifier. Les personnages de Nada Mezni Hafaiedh ne sont jamais définis par une seule identité ou une seule lutte. Ils existent dans leur complexité, leurs contradictions et leurs zones d’ombre. Cette approche confère à son cinéma une portée qui dépasse largement le contexte tunisien, sans jamais s’en détacher. L’universel n’est jamais posé comme un objectif ; il émerge de la justesse du regard porté sur le particulier.
Il serait réducteur de lire son travail uniquement à travers le prisme de la transgression. Ce qui est en jeu est plus profond : une réflexion sur la capacité du cinéma à créer des espaces de visibilité alternatifs, là où le débat public échoue ou se ferme. En ce sens, Nada Mezni Hafaiedh s’inscrit dans une tradition de cinéastes pour qui filmer relève d’un acte de responsabilité, sans posture héroïque ni rhétorique militante.
Son indépendance en tant que productrice constitue un autre pilier de cette cohérence. En maîtrisant les conditions matérielles de ses films, elle préserve une liberté de ton essentielle. Cette autonomie n’est ni un luxe ni un slogan ; elle conditionne la possibilité même d’un cinéma exigeant dans des contextes où les pressions économiques, politiques et morales sont fortes.
Aujourd’hui, l’œuvre de Nada Mezni Hafaiedh mérite d’être appréhendée comme un ensemble cohérent, traversé par une question centrale : comment filmer des existences que l’ordre social préfère maintenir dans l’ombre ? Son cinéma ne propose pas de réponses définitives. Il ouvre des espaces de pensée, impose des visages là où il n’y avait que des abstractions, et rappelle que le réel, lorsqu’il est filmé avec justesse, possède une force politique intrinsèque.
C’est en cela que ce portrait s’impose. Non comme une célébration, mais comme l’analyse d’un geste cinématographique précis, constant et profondément engagé : celui de regarder, sans détour, là où le regard collectif hésite encore.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR