Chez Nadia Kounda, le jeu d’actrice n’est pas une question d’intensité, mais de justesse. Ce qui compte n’est ni l’émotion visible ni la performance, mais la capacité à maintenir un équilibre fragile entre présence et retrait. C’est dans cet entre-deux que son travail prend forme, film après film.
Cette posture n’a rien d’un choix esthétique abstrait. Elle structure l’ensemble de son parcours. Depuis ses premières apparitions jusqu’à ses rôles les plus récents, Nadia Kounda ne construit pas une carrière par accumulation de figures, mais par approfondissement d’un même rapport au cinéma : un art de la retenue, de l’observation et du déplacement discret.
Née à Casablanca en 1989, elle s’inscrit dans une génération d’actrices marocaines apparue au moment où le cinéma du pays amorçait une reconfiguration profonde de ses récits. Les corps féminins y devenaient des lieux de tension narrative, sociale et morale. Très tôt, Kounda choisit de ne jamais surligner ces tensions. Elle les laisse affleurer. Son jeu ne cherche pas à expliquer les personnages qu’elle incarne ; il accepte leur opacité.
Une entrée par le risque, sans surjeu
La reconnaissance publique arrive avec L’Amante du Rif (2011), film de Narjiss Nejjar qui aborde frontalement le désir féminin dans un espace social contraint. Le rôle aurait pu appeler une interprétation démonstrative. Kounda choisit l’exact inverse. Elle installe son personnage dans une zone de silence actif, où chaque geste est mesuré, chaque regard retenu. Le film marque non seulement une révélation, mais surtout une ligne de conduite : ne jamais transformer un sujet fort en performance expressive.
Cette capacité à absorber la charge d’un rôle sans la rendre spectaculaire devient l’une des constantes de son travail. Elle ne joue pas contre le regard du spectateur, mais elle ne joue jamais pour lui. Cette distance, parfois déroutante, confère à ses personnages une densité durable.
Circuler sans se dissoudre
À partir des années 2010, Nadia Kounda traverse les espaces cinématographiques marocain et français avec une rare cohérence. Son passage dans des productions françaises, notamment Paris à tout prix (2013), ne relève pas d’une stratégie de repositionnement, mais d’un déplacement de contexte. Elle n’adapte pas son jeu aux codes supposés d’un cinéma plus bavard ou plus rythmé. Elle y introduit, au contraire, une temporalité plus retenue.
Cette circulation ne produit ni rupture ni hybridation forcée. Elle confirme une chose : le style de Kounda ne dépend pas du cadre de production, mais de sa relation intime à la scène. Qu’il s’agisse d’un film marocain à forte charge sociale ou d’une comédie française, elle conserve la même exigence de précision.
Le corps comme surface de lecture
Chez Nadia Kounda, le corps n’est jamais un support décoratif. Il est un espace de lecture. Elle ne le charge pas de signes inutiles. Un déplacement minimal, une posture légèrement décalée, un silence prolongé suffisent à créer une tension dramatique. Ce travail sur le corps, loin de toute esthétisation excessive, inscrit ses personnages dans une matérialité crédible, souvent inconfortable.
Dans Much Loved (2015), film collectivement exposé et violemment débattu, cette approche prend une dimension particulière. Là où le sujet pouvait entraîner un jeu frontal, elle maintient une ligne de retenue stricte. Elle n’atténue pas la violence du contexte, mais elle refuse de la redoubler par l’interprétation. Cette décision confère au film une épaisseur supplémentaire : le spectateur n’est pas guidé émotionnellement, il est confronté.
Des choix sans stratégie apparente
Ce qui distingue le parcours de Nadia Kounda, c’est l’absence manifeste de calcul. Aucun enchaînement opportuniste, aucune tentative d’occupation permanente de l’espace médiatique. Ses rôles apparaissent espacés, parfois discrets, mais toujours cohérents. Ils dialoguent entre eux par leur exigence commune, non par leur visibilité.
Cette discrétion n’est pas un retrait. Elle est une forme de fidélité à une conception du métier d’actrice où le film prime sur l’image publique. Kounda ne prolonge pas ses rôles dans l’espace médiatique. Elle les laisse là où ils doivent rester : dans les films.
Une relation mesurée au regard public
Dans un paysage où l’identité d’acteur se construit souvent en continu, Nadia Kounda maintient une séparation nette entre travail artistique et exposition personnelle. Cette distance renforce la crédibilité de son jeu. Elle rappelle que le cinéma n’est pas une extension de soi, mais un espace de transformation.
Cette posture contribue à faire d’elle une figure à part. Ni star, ni actrice confidentielle, mais une présence identifiable par sa constance. Le spectateur ne reconnaît pas un visage, il reconnaît une manière d’habiter l’image.
Une actrice de l’entre-deux
Ce qui traverse l’ensemble de son travail, c’est cette capacité à tenir l’entre-deux sans jamais le résoudre. Entre force et fragilité, entre exposition et retrait, entre appartenance et circulation. Cet équilibre instable n’est jamais théorisé dans ses rôles ; il est pratiqué.
C’est précisément ce qui rend ses personnages résistants au temps. Ils ne sont pas ancrés dans une mode ou un contexte précis. Ils demeurent lisibles parce qu’ils ne sont jamais entièrement donnés.
Nadia Kounda ne construit pas une œuvre par accumulation de rôles marquants, mais par cohérence d’attitude. Son jeu, fondé sur la justesse, le silence et la maîtrise du retrait, dessine une trajectoire singulière dans le paysage cinématographique contemporain. Elle rappelle, film après film, qu’une interprétation peut être puissante sans être démonstrative, visible sans être envahissante, politique sans être déclarative.
Dans un cinéma souvent tenté par l’excès, son travail affirme une autre voie : celle d’une présence tenue, précise, durable.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR
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