À une époque où la visibilité tend à remplacer la légitimité, où la parole circule plus vite que le sens, certaines trajectoires se construisent volontairement à contre-courant. Elles ne cherchent ni l’effet immédiat ni l’adhésion facile. Elles privilégient le temps long, l’écoute, la cohérence. Le parcours de Nesma El‑Shazly s’inscrit pleinement dans cette lignée rare : celle des femmes qui n’utilisent pas la parole pour occuper l’espace, mais pour le structurer, l’ouvrir et, parfois, le réparer.

Rien, dans son cheminement, ne relève de l’improvisation ou du hasard. Chez elle, raconter n’est jamais un geste décoratif. Le récit est une matière exigeante, presque éthique, qui engage une responsabilité vis-à-vis de celles et ceux dont on porte la voix. Écrivaine, autrice-compositrice, consultante en communication, fondatrice et dirigeante d’une agence de relations publiques, animatrice de podcast : cette pluralité n’est pas un empilement de rôles, mais la déclinaison cohérente d’une même conviction : les histoires façonnent les sociétés autant que les décisions politiques ou économiques.

Très tôt, Nesma El-Shazly comprend que la communication ne peut être réduite à une mécanique de diffusion. Elle refuse d’en faire un simple outil de promotion. Pour elle, la parole publique doit être incarnée, située, consciente de son impact. Cette posture explique sans doute la singularité de son travail : elle ne se contente pas d’accompagner des marques ou des individus, elle les pousse à clarifier ce qu’ils veulent réellement dire, et surtout pourquoi ils veulent le dire. Dans un univers saturé de messages, elle choisit la rareté du sens.

Son rapport au storytelling s’est construit loin des recettes toutes faites. Il est nourri par l’écriture, par la musique, par l’écoute attentive des trajectoires humaines. La chanson, chez elle, n’est pas un exercice parallèle : elle constitue un laboratoire intime du récit, un espace où la vulnérabilité n’est pas une faiblesse mais une force. Cette sensibilité irrigue l’ensemble de son travail professionnel. Elle explique sa capacité à capter ce qui, dans une histoire, relève de l’essentiel plutôt que de l’accessoire.

La création de sa propre agence de relations publiques marque une étape décisive. Là encore, le choix n’est pas purement entrepreneurial. Il répond à une nécessité : construire une structure alignée avec ses valeurs. Sélective dans ses collaborations, exigeante dans ses engagements, Nesma El-Shazly assume une approche qualitative dans un secteur souvent dominé par la quantité et la vitesse. Elle privilégie les projets porteurs de sens, les voix authentiques, les démarches qui s’inscrivent dans la durée. Cette sélectivité n’est pas élitiste ; elle est éthique.

Parallèlement, son travail de podcasteuse ouvre un autre espace de parole. Le podcast devient chez elle un lieu d’écoute profonde, un contre-champ aux formats médiatiques rapides. Les conversations qu’elle y mène ne cherchent ni le sensationnel ni la performance. Elles invitent à la nuance, au doute, à la complexité. Dans un monde qui simplifie à outrance, elle réhabilite le droit à la profondeur. Ce faisant, elle crée une communauté d’auditeurs qui ne consomment pas un contenu, mais partagent une expérience.

Ce qui frappe, dans son parcours, c’est la cohérence entre le fond et la forme. Sa présence publique est mesurée, jamais envahissante. Elle ne confond pas exposition et influence. Sa crédibilité ne repose pas sur des chiffres, mais sur la constance de son positionnement. Cette retenue, dans un environnement souvent bruyant, devient paradoxalement sa signature. Elle incarne une forme de leadership discret, fondé sur la confiance et la clarté.

Son engagement dans des forums régionaux et internationaux, notamment autour des questions de jeunesse, de développement durable et de transformation sociale, confirme cette posture. Lorsqu’elle prend la parole dans ces espaces, ce n’est pas pour délivrer un discours formaté, mais pour rappeler le pouvoir structurant des récits. Elle démontre comment les histoires personnelles, lorsqu’elles sont assumées et contextualisées, peuvent nourrir des dynamiques collectives et provoquer un changement réel.

Il serait réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme professionnel. L’humain y occupe une place centrale. La maternité, par exemple, n’est jamais dissimulée ni instrumentalisée. Elle s’intègre naturellement à son récit, comme une dimension supplémentaire de son rapport au temps, à la responsabilité et à la transmission. Cette capacité à articuler vie personnelle et engagement public sans les opposer confère à son discours une crédibilité rare.

Nesma El-Shazly appartient à cette génération de femmes qui refusent les injonctions contradictoires. Elle ne choisit pas entre sensibilité et rigueur, entre créativité et structure, entre intimité et espace public. Elle les fait dialoguer. Cette articulation subtile constitue sans doute la clé de son impact. Elle montre qu’il est possible d’exister dans l’espace médiatique sans se perdre, de diriger sans écraser, de raconter sans trahir.

Son travail interroge, en creux, notre rapport contemporain à la parole. Que signifie parler aujourd’hui ? À qui s’adresse-t-on réellement ? Que laisse-t-on derrière soi ? À ces questions, elle n’apporte pas de réponses définitives, mais une méthode : ralentir, écouter, choisir ses mots, assumer ses silences. Dans un monde obsédé par la réaction immédiate, cette méthode relève presque d’un acte de résistance.

Ce portrait ne célèbre pas une réussite spectaculaire, mais une construction patiente. Il met en lumière une trajectoire fondée sur la cohérence, la responsabilité et la fidélité à une vision. Nesma El-Shazly n’est pas une figure de l’instant. Elle est une architecte du sens. Et c’est précisément cette dimension, discrète mais essentielle, qui rend son parcours exemplaire.

À travers son travail, elle rappelle que la véritable influence ne se mesure pas à l’ampleur du bruit produit, mais à la profondeur des traces laissées. Dans le paysage contemporain de la communication et du récit, sa voix s’impose non par sa puissance, mais par sa justesse. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la forme la plus aboutie de leadership.

Ali Al-Hussein – Paris