Rima Samman ne travaille pas sur l’Orient comme sujet, ni sur l’Occident comme cadre de reconnaissance. Elle travaille avec des images. Des images anciennes, déplacées, parfois recolorisées, parfois laissées dans leur opacité. Ce sont elles qui commandent la forme, le rythme, le médium. Le reste — l’origine, l’appartenance, le contexte — demeure en arrière-plan, comme une donnée de travail, jamais comme un discours.
Franco-libanaise, cinéaste, artiste visuelle, autrice et productrice, Rima Samman n’a jamais construit son parcours comme une trajectoire linéaire. Son travail se développe par strates, par glissements successifs entre le cinéma, la photographie, l’archive, l’édition et l’installation. Il ne s’agit pas d’un éclectisme de surface, mais d’une méthode : chaque médium est mobilisé lorsqu’il devient nécessaire, lorsqu’il permet de dire ce que les autres ne peuvent plus porter. Cette logique traverse l’ensemble de son œuvre et en constitue la cohérence silencieuse.
Au cœur de cette démarche se trouve une relation singulière à la mémoire. Non pas la mémoire comme récit fondateur, mais comme résidu ; non comme nostalgie, mais comme trace active. Les images que Samman travaille — photographies anciennes, archives familiales, fragments visuels — ne sont jamais restaurées au sens classique. Elles ne cherchent pas à retrouver une origine intacte. Au contraire, elles sont souvent retravaillées, colorisées, déplacées, parfois même contrariées. Le geste artistique ne vise pas la réparation, mais l’activation : faire exister ces images autrement, dans le présent, sans leur demander de raconter ce qu’elles ont été.
Cette approche trouve une expression particulièrement forte dans ses projets visuels autour du Liban. Là où beaucoup d’œuvres liées à l’archive libanaise s’inscrivent dans un registre mémoriel explicite — guerre, perte, exil —, Samman opère un décalage. Le Liban n’apparaît pas comme un sujet, mais comme une matière. Les images ne sont pas convoquées pour dire un pays, mais pour éprouver ce que fait une image lorsqu’elle est déplacée, recolorée, recontextualisée. La mémoire devient alors un espace plastique, un terrain de travail, et non un récit à transmettre.
Ce même principe irrigue son travail cinématographique. Dans ses films, et en particulier dans son long-métrage Dans le cœur une hirondelle, la narration classique est volontairement tenue à distance. Le film ne se construit pas autour d’un déroulement dramatique traditionnel, mais autour d’une logique sensible, fragmentaire, où les images, les sons et les silences composent une forme ouverte. Le titre lui-même annonce cette orientation : une hirondelle n’est pas un symbole stable, mais un mouvement, un passage, une présence fugace. Le cœur n’est pas un lieu psychologique, mais un espace traversé.
Présenté dans des festivals de cinéma expérimental et projeté dans des espaces culturels en France et à l’international, le film s’inscrit dans une tradition du cinéma d’auteur exigeant, où l’expérience du spectateur prime sur la lisibilité immédiate. Là encore, Samman ne cherche pas à expliquer. Elle propose des formes, laisse les images travailler, accepte l’opacité comme une condition de justesse. Ce choix est politique au sens fort : il refuse la simplification, la traduction excessive, l’adaptation à une attente extérieure.
Ce refus de la simplification se retrouve également dans son rapport aux institutions culturelles françaises. Rima Samman travaille à l’intérieur de ce cadre, mais sans en adopter les codes narratifs dominants. Ses collaborations avec des lieux d’art, des maisons d’édition comme Filigranes, des cinémas, des festivals et des espaces de réflexion critique témoignent d’une inscription réelle et durable dans le paysage culturel français. Cette inscription n’est pas décorative : elle repose sur le travail, la durée, la reconnaissance professionnelle. Elle ne passe pas par un discours identitaire, mais par la constance des œuvres produites.
L’édition occupe à cet égard une place importante dans son parcours. Ses livres photographiques ne sont pas des prolongements secondaires de son travail visuel, mais des objets à part entière, pensés comme des espaces de lecture et de regard spécifiques. Le livre devient un lieu où l’image se fixe autrement, où le temps de la consultation se ralentit, où la relation au lecteur se construit dans l’intimité plutôt que dans l’exposition. Là encore, la mémoire n’est pas racontée ; elle est manipulée, feuilletée, réagencée.
Ce qui frappe, à parcourir l’ensemble de son travail, c’est l’absence de toute posture démonstrative. Rien n’est là pour prouver une identité, revendiquer une appartenance ou répondre à une attente extérieure. Le fait d’être franco-libanaise n’est jamais brandi comme une clé de lecture. Il constitue une condition de travail, un arrière-plan, mais jamais un argument. Cette retenue confère à son œuvre une densité particulière : elle oblige le regardeur à entrer par les formes, par les choix esthétiques, par les dispositifs, plutôt que par des catégories préétablies.
Dans un contexte culturel souvent saturé de récits d’exil, d’intégration ou de double appartenance, le travail de Rima Samman propose une autre voie. Une voie où la circulation entre Orient et Occident ne passe ni par le témoignage ni par la médiation explicative, mais par la fabrication d’objets artistiques autonomes, capables d’exister dans différents espaces sans se réduire à un discours. Cette position est rare, et exigeante. Elle suppose d’accepter une certaine invisibilité relative, un temps long, une réception parfois différée.
C’est précisément cette exigence qui rend son travail particulièrement pertinent aujourd’hui. À l’heure où les images circulent massivement, où la mémoire est souvent instrumentalisée, où les récits identitaires sont sommés d’être lisibles et exportables, Rima Samman choisit la complexité. Elle ne propose pas des réponses, mais des formes ouvertes. Elle ne raconte pas le Liban depuis Paris ; elle travaille depuis Paris avec des matériaux libanais, sans chercher à les stabiliser.
Dans cette perspective, son œuvre s’inscrit pleinement dans une réflexion contemporaine sur la place des artistes issus de circulations culturelles multiples, non pas comme représentants d’un ailleurs, mais comme producteurs de formes situées, exigeantes, irréductibles. Elle montre qu’il est possible de travailler la mémoire sans la figer, de faire circuler des images sans les traduire, et de s’inscrire dans un système culturel sans s’y dissoudre.
Le travail de Rima Samman ne cherche pas à séduire. Il demande du temps, de l’attention, une disponibilité au trouble. En retour, il offre quelque chose de rare : une manière de penser l’art comme un espace de transformation silencieuse, où les images ne parlent pas à notre place, mais nous obligent à regarder autrement. C’est dans cette tension, discrète mais persistante, que son œuvre trouve sa force et sa nécessité.
Bureau de Paris – PO4OR.