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SIMOR JALAL Quand la voix devient le dernier instrument du musicien

À Bagdad, la musique n’a pas besoin de beaucoup s’expliquer.

SIMOR JALAL Quand la voix devient le dernier instrument du musicien

Il suffit parfois qu’une phrase de oud traverse l’espace, ou qu’un maqâm s’ouvre sur une zone de mélancolie, pour réveiller une mémoire qui n’appartient pas seulement à un individu, mais à toute une ville ayant vécu la musique comme une part de son langage quotidien.

C’est de cet environnement qu’est issu Simor Jalal.

Il n’est pas entré dans le chant par la porte de la célébrité, et son histoire n’a pas commencé lorsque la caméra s’est tournée vers lui. Avant cela, il y avait un jeune homme qui apprenait le oud, explorait les maqâms, se rapprochait de musiciens qui l’avaient précédé et découvrait peu à peu qu’une voix, à elle seule, ne suffit pas à celui qui veut comprendre la musique de l’intérieur.

C’est pourquoi il est difficile de réduire Simor Jalal au seul mot de « chanteur ».

Dans sa voix subsiste la trace de l’instrumentiste. Dans son interprétation demeure la mémoire de la musique irakienne. Et dans ses choix apparaît quelque chose de cet artiste qui ne considère pas la chanson comme un instant passager, mais comme une construction dont il faut savoir où a été posée la première pierre.

Tout a commencé à Bagdad.

Mais Bagdad n’est jamais restée une simple origine.

Elle est restée sa manière d’écouter.

Lorsqu’il intègre l’Institut des Beaux-Arts de Bagdad à la fin des années 1990, il ne choisit pas simplement une profession. Il entre dans une tradition musicale profondément enracinée.

Son instrument principal est le oud.

Mais rapidement, l’instrument unique ne lui suffit plus.

Le saz turc, le piano et le violon rejoignent progressivement son univers.

Ce détail pourrait sembler n’être qu’une ligne de biographie. En réalité, il raconte beaucoup plus.

Apprendre plusieurs instruments, c’est apprendre plusieurs façons de penser la musique.

Le oud enseigne l’espace oriental, la respiration du maqâm et la proximité avec la voix.

Le saz ouvre d’autres territoires mélodiques.

Le piano impose une vision harmonique différente.

Le violon apprend la continuité du son, sa tension et sa fragilité.

Lorsque Simor chante, toutes ces expériences semblent continuer d’exister derrière sa voix.

Il ne chante pas seul.

Quelque part, les instruments chantent avec lui.

Une école qui ne se trouve pas seulement dans les salles de classe

La formation académique n’explique pourtant pas tout.

Dans sa jeunesse musicale à Bagdad, Simor fréquente également des espaces où la musique se transmet autrement, au contact de ceux qui l’ont portée avant lui.

Parmi ces rencontres figure le musicien irakien Salem Hussein Al Amir, l’une des figures importantes de la mémoire musicale irakienne et témoin d’une génération liée aux grandes heures de la chanson de Bagdad.

Simor a évoqué cette relation comme une forme de filiation artistique.

Voilà sans doute l’une des clés les plus intéressantes de son parcours.

Il appartient à une génération moderne, mais il n’a jamais voulu devenir moderne en effaçant ce qui précédait.

Il avance avec une mémoire.

Et cette mémoire ne fonctionne pas chez lui comme une vitrine folklorique.

Elle agit dans la manière de phraser, dans la retenue, dans cette mélancolie particulière que la musique irakienne sait porter sans jamais la transformer complètement en tristesse.

Car le chant irakien possède cette étrange capacité à faire cohabiter la douleur et l’élégance.

Simor Jalal semble l’avoir compris très tôt.

Puis la télévision est arrivée

Pour une grande partie du public arabe, son nom s’est imposé avec The Voice.

La télévision lui a offert une visibilité considérable et l’a présenté à des millions de spectateurs.

Mais faire commencer Simor Jalal à cet endroit serait une erreur.

La télévision n’a pas construit le musicien.

Elle l’a révélé.

Lorsqu’il rejoint l’équipe de Saber Rebai, le public découvre une voix immédiatement identifiable, mais surtout un artiste capable de circuler entre plusieurs couleurs musicales sans perdre son identité.

Le répertoire irakien.

Les formes levantines.

Les sensibilités du Golfe.

Le chant turc.

Différents territoires passent par la même voix.

Et derrière cette capacité apparaît quelque chose d’important : Simor ne semble pas considérer la langue comme une frontière musicale.

Il écoute d’abord la musique.

La langue vient ensuite habiter cette musique.

C’est probablement pour cela que son interprétation peut changer de culture tout en conservant la même densité émotionnelle.

Ne pas devenir prisonnier du succès

Les émissions musicales peuvent créer une célébrité extrêmement rapide.

Elles peuvent également enfermer un artiste dans le souvenir de quelques minutes télévisées.

Simor Jalal a choisi une trajectoire différente.

Après cette exposition considérable, il aurait pu courir après l’image, multiplier les compromis et accepter chaque proposition capable de prolonger artificiellement l’attention.

Il a préféré préserver une forme d’indépendance.

Cette attitude éclaire son parcours davantage que n’importe quel classement.

Car le véritable test d’une carrière ne commence pas lorsque les projecteurs s’allument.

Il commence lorsqu’ils se déplacent ailleurs.

Que reste-t-il alors ?

Pour certains, presque rien.

Pour d’autres, le travail.

Simor appartient à ceux qui ont continué.

Année après année, chanson après chanson, composition après composition, il a poursuivi une trajectoire moins spectaculaire peut-être, mais beaucoup plus révélatrice de ce qu’il voulait réellement être.

Le compositeur derrière le chanteur

C’est ici que son profil devient particulièrement intéressant.

Simor Jalal n’est pas seulement l’interprète de chansons écrites pour lui.

Il compose.

Il construit.

Il intervient dans la matière même de l’œuvre.

Cette dimension change profondément la relation entre l’artiste et son répertoire.

Lorsqu’un chanteur interprète une chanson, il doit entrer dans un monde qui lui a été proposé.

Lorsqu’un compositeur chante sa propre musique, le mouvement est inverse : il fait entrer l’auditeur dans son propre monde.

Plusieurs titres de son parcours portent ainsi sa signature musicale.

Et dans ses productions plus récentes, son implication s’est encore élargie, allant jusqu’à l’arrangement et à la production.

Le chanteur devient progressivement architecte.

Il ne reçoit plus seulement la chanson.

Il participe à toutes les étapes de sa naissance.

C’est peut-être la raison pour laquelle certains de ses titres donnent l’impression d’être extrêmement proches de lui.

Ils ne semblent pas simplement interprétés.

Ils semblent habités.

Quand la voix porte davantage qu’une histoire d’amour

La chanson arabe a toujours fait de l’amour l’un de ses territoires principaux.

Simor n’échappe pas à cette tradition.

Mais son parcours possède également une autre dimension.

À plusieurs moments, il a choisi de prêter sa voix à des œuvres liées à la mémoire de l’Irak, à l’exil, aux déplacés, à l’enfance et aux blessures du monde arabe.

Sa collaboration avec Naseer Shamma constitue à cet égard une étape significative.

Lorsqu’un musicien de cette stature choisit une voix pour porter une composition, le choix n’est jamais anodin.

Il cherche une capacité technique, bien sûr.

Mais il cherche aussi une vérité.

Une voix capable de ne pas transformer l’émotion en démonstration.

Simor possède cette qualité.

Il peut intensifier une phrase sans l’écraser.

Il peut laisser apparaître la douleur sans lui retirer sa dignité.

Cette retenue est sans doute l’une de ses forces les plus élégantes.

De Bagdad à Dubaï, sans rupture intérieure

Aujourd’hui, la géographie de Simor Jalal est différente.

Dubaï occupe désormais une place importante dans sa vie professionnelle et artistique.

Mais changer de ville ne signifie pas nécessairement changer de racines.

Chez certains artistes, l’installation dans une nouvelle capitale artistique provoque une rupture.

Chez lui, elle ressemble davantage à un élargissement.

Bagdad demeure dans la mémoire musicale.

Dubaï devient l’espace contemporain de production, de rencontres et de diffusion.

Entre les deux se dessine une trajectoire qui raconte aussi quelque chose de la génération artistique arabe actuelle : des artistes qui ne vivent plus dans une seule géographie, mais qui transportent leur identité d’une ville à l’autre.

Ils deviennent mobiles sans devenir anonymes.

Une carrière qui refuse de devenir une archive

Plus d’une décennie après son exposition télévisuelle, Simor continue de publier, de composer et de produire.

C’est peut-être le signe le plus important.

Parce qu’il existe une différence fondamentale entre avoir été connu et continuer à être artiste.

La première relève parfois d’un moment.

La seconde exige une discipline.

Son catalogue récent témoigne de cette continuité.

De nouveaux titres apparaissent.

Certaines compositions anciennes reviennent sous de nouvelles formes.

Le travail de production se développe.

L’artiste semble désormais regarder son propre répertoire comme une matière vivante qu’il peut réinterpréter.

Il n’est plus seulement celui qui cherche la prochaine chanson.

Il devient aussi celui qui regarde ce qu’il a déjà construit et se demande comment le faire évoluer.

L’élégance de ne pas trop démontrer

En observant Simor Jalal, quelque chose frappe également dans son rapport à l’image.

Son univers visuel reste relativement sobre.

Peu d’excès.

Peu de construction artificielle d’un personnage.

Il y a chez lui une forme d’élégance masculine calme, presque classique.

Cette sobriété correspond étonnamment bien à sa musique.

Car Simor ne semble jamais avoir eu besoin de crier pour être entendu.

Il appartient à cette catégorie d’artistes qui préfèrent installer une atmosphère plutôt que provoquer un effet.

Et peut-être est-ce précisément pour cela que sa voix conserve sa personnalité.

Elle ne cherche pas constamment à prouver qu’elle est grande.

Elle cherche à être juste.

Le dernier instrument

Alors, après toutes ces années, faut-il présenter Simor Jalal comme chanteur, compositeur, musicien ou interprète ?

Peut-être que la question elle-même n’a plus beaucoup de sens.

Son identité se situe précisément dans le lien entre ces disciplines.

Le jeune homme qui apprenait le oud à Bagdad n’a jamais réellement disparu lorsque le chanteur est apparu à la télévision.

Le compositeur n’a jamais quitté l’interprète.

Et l’interprète n’a jamais cessé d’écouter comme un musicien.

C’est probablement ce qui explique la cohérence silencieuse de son parcours.

Dans une industrie qui pousse souvent les artistes à choisir une image simple et immédiatement reconnaissable, Simor Jalal a conservé plusieurs dimensions.

Il est resté chanteur sans abandonner l’instrumentiste.

Il est devenu compositeur sans renoncer à l’interprétation.

Il a traversé plusieurs langues sans perdre son accent intérieur.

Il a changé de ville sans effacer Bagdad.

Et après plus de vingt ans de musique, sa voix semble aujourd’hui moins être son unique identité que l’aboutissement de toutes les autres.

Comme si, après le oud, le saz, le piano et le violon, il avait fini par découvrir que l’instrument le plus complexe qu’il possédait depuis le début était simplement lui-même.

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