Dans le paysage du théâtre contemporain, saturé de propositions rapides, de formes immédiatement lisibles et de récits souvent surchargés de discours explicites, le travail de Yara Bou Nassar s’impose autrement. Il ne cherche ni l’effet immédiat ni la reconnaissance par la démonstration. Il s’inscrit dans une temporalité plus lente, plus exigeante, où le sens se construit par accumulation, par déplacement progressif, par une écoute attentive du corps et de ce qu’il retient malgré lui. Son œuvre n’est pas une suite de spectacles indépendants, mais un continuum de recherches où chaque création prolonge, interroge et complexifie la précédente.

Artiste libanaise, performeuse, autrice et metteuse en scène, Yara Bou Nassar développe depuis près de deux décennies une pratique singulière, située à la frontière du théâtre, de la performance et du documentaire intime. Ce qui caractérise d’emblée son travail n’est pas un style formel figé, mais une méthode : celle d’un corps engagé comme lieu de pensée, d’un mouvement conçu comme langage, et d’une mémoire traitée non comme un matériau nostalgique, mais comme une force active, parfois instable, toujours politique au sens profond du terme.

Au cœur de sa démarche se trouve une question récurrente : que fait le corps lorsqu’il est traversé par l’histoire, par l’exil, par la transmission familiale, par les normes sociales et par les fractures intimes ? Plutôt que d’y répondre par un discours explicatif, Yara Bou Nassar choisit de laisser le corps parler à sa place. Un corps souvent contraint, parfois immobile, parfois soumis à des répétitions, des suspensions ou des déséquilibres, qui donnent à voir non pas une virtuosité, mais une vulnérabilité assumée. Chez elle, le mouvement n’est jamais décoratif ; il est une nécessité dramaturgique, un acte de résistance silencieuse.

Ses créations explorent avec une grande cohérence les zones de friction entre l’espace privé et l’espace public. Dans Sometimes I Like to Stand up Right, performance interactive fondée sur des lettres issues de la communauté LGBTQ+, le corps devient un terrain d’écoute et de résonance, traversé par des récits absents mais puissants. Le dispositif scénique, volontairement épuré, met en tension la présence physique de l’artiste et la charge émotionnelle des mots qui l’habitent. Le spectateur n’est pas invité à consommer un témoignage, mais à partager un état, une durée, une attention.

Cette approche se radicalise encore dans Tomorrow is the Best Day of My Life, œuvre centrale de son parcours, où Yara Bou Nassar interroge la fragilité du corps en temps de crise, la persistance des habitudes et la difficulté de préserver la mémoire à l’ère de l’image. En revisitant des archives familiales, elle ne cherche pas à reconstituer une histoire, mais à en éprouver les effets physiques : tensions, résistances, gestes interrompus. Le spectacle devient alors un espace de transformation, où le passé n’est jamais figé, mais constamment réactivé par l’action présente.

Son intérêt pour la mémoire collective et les récits de déplacement s’inscrit également dans The Adventures of a Hypothetical Self, création développée notamment dans le cadre de résidences européennes. Ici, la question du départ, du retour et du choix se déploie à travers une écriture scénique fragmentée, qui mêle récit personnel, matériaux documentaires et construction fictionnelle. Le “soi hypothétique” évoqué par le titre n’est pas une figure abstraite : il incarne toutes les identités possibles que l’histoire, les circonstances politiques ou familiales ont rendues inaccessibles. Le plateau devient un espace de négociation entre ce qui a été vécu et ce qui aurait pu l’être.

Ce qui frappe dans l’ensemble de son œuvre, c’est la rigueur avec laquelle elle évite toute tentation illustrative. Les thèmes qu’elle aborde — l’exil, la transmission, la violence sociale, la norme de genre — ne sont jamais traités comme des sujets à défendre, mais comme des réalités à éprouver. Cette posture éthique confère à son travail une rare densité. Elle ne cherche pas à convaincre, mais à faire sentir. Elle ne délivre pas de message ; elle construit des situations où le spectateur est confronté à sa propre capacité d’attention, de patience et de doute.

Sa collaboration avec d’autres artistes, chorégraphes, musiciens et scénographes s’inscrit dans la même logique de recherche partagée. Chaque partenariat est pensé comme un dialogue, jamais comme une addition de compétences. La musique, souvent présente, agit comme une extension du mouvement ; la scénographie, minimaliste, devient un cadre mental plus qu’un décor. Cette économie de moyens renforce la puissance de ce qui est donné à voir : un corps qui résiste à la saturation du sens.

Parallèlement à son travail de création, Yara Bou Nassar a développé une pratique engagée dans des contextes éducatifs et sociaux, notamment à travers son expérience de clown-docteur et de facilitatrice d’ateliers. Cette dimension, loin d’être périphérique, irrigue profondément son approche artistique. Elle y a affiné une écoute particulière de la fragilité, une attention aux micro-gestes, aux silences, aux réactions imprévisibles. Là encore, il ne s’agit pas de réparer ou de consoler, mais de reconnaître la complexité des corps et des émotions.

Aujourd’hui, son parcours s’inscrit pleinement dans une scène internationale exigeante, tout en conservant un ancrage critique fort vis-à-vis des logiques de production et de visibilité. Elle ne cherche pas à multiplier les apparitions, mais à approfondir ses processus. Cette fidélité à une recherche de fond, parfois au prix d’une moindre exposition médiatique, confère à son travail une intégrité rare.

Le théâtre de Yara Bou Nassar n’est ni spectaculaire ni rassurant. Il est traversé par le doute, par l’inconfort, par des zones de silence qui obligent à regarder autrement. C’est précisément cette exigence qui en fait une voix essentielle du théâtre contemporain. Une voix qui rappelle que le corps n’est pas seulement un instrument d’expression, mais un lieu de mémoire, de résistance et de pensée.

Dans un monde culturel souvent tenté par la simplification et l’urgence, son œuvre propose une autre voie : celle de la lenteur, de l’écoute et de la responsabilité artistique. Un théâtre qui ne se contente pas de représenter le réel, mais qui en interroge patiemment les strates invisibles.

PO4OR – Bureau de Paris