Il est des écrivains pour qui les lieux ne sont jamais de simples décors, mais des seuils. Des espaces où quelque chose se déplace, se décante, se reconfigure intérieurement. La relation qu’entretient Éric-Emmanuel Schmitt avec l’Égypte relève de cette catégorie rare : non pas une fascination exotique, encore moins un épisode périphérique dans une trajectoire littéraire déjà dense, mais une expérience structurante, à la fois symbolique, spirituelle et intellectuelle.
Lorsque Schmitt évoque ses deux moments fondateurs en Égypte — son face-à-face avec le Sphinx, puis sa rencontre avec نجيب محفوظ — il ne les place pas sur un même plan par effet rhétorique. Il les articule comme les deux pôles d’une même continuité : celle d’une civilisation qui se pense à la fois dans la durée millénaire et dans la conscience moderne. L’Égypte, chez lui, n’est jamais figée dans la pierre ni dissoute dans l’actualité ; elle est un passage entre le temps long et le temps vécu.
Face au Sphinx, Schmitt ne décrit pas une émotion esthétique, mais une confrontation. L’architecture monumentale n’est pas ici un spectacle, elle est une question. Que reste-t-il d’une civilisation lorsque son langage symbolique a traversé les siècles ? Que signifie se tenir entre les pattes d’un monument qui précède toute littérature moderne, toute philosophie écrite, toute théologie systématisée ? Dans cette posture, l’écrivain ne se place pas en observateur occidental face à un « Orient » fossilisé, mais en homme contemporain confronté à une altérité temporelle radicale.
La seconde scène — la rencontre avec Naguib Mahfouz — opère un basculement décisif. Là où le Sphinx incarne la permanence muette, Mahfouz représente la parole vivante, critique, incarnée. Non pas la tradition comme héritage sacralisé, mais comme matière narrative, traversée par les contradictions sociales, morales et politiques du XXᵉ siècle. En désignant Mahfouz comme « la culture de l’Égypte contemporaine et sa conscience vivante », Schmitt formule une idée centrale : la modernité égyptienne ne s’oppose pas à son passé, elle le prolonge autrement, par la littérature, le roman, le doute.
Cette double expérience éclaire d’un jour nouveau l’ensemble de l’œuvre de Schmitt. Son écriture, souvent qualifiée de philosophique ou spirituelle, ne procède jamais d’un système fermé. Elle avance par figures, par rencontres, par récits courts où la pensée s’éprouve à travers l’humain. Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran s’inscrit pleinement dans cette logique. L’islam qui y apparaît n’est ni dogmatique ni idéologique ; il est relationnel, intime, presque discret. Un islam de la transmission douce, du regard, du sourire, de la sagesse quotidienne.
Il serait erroné de lire ce texte comme un simple plaidoyer pour la tolérance. Schmitt ne cherche pas à démontrer ; il raconte. Et ce choix est fondamental. L’Orient qu’il met en scène n’est pas un argument, mais une présence. Une présence qui transforme celui qui s’y expose. En ce sens, l’Égypte n’est pas seulement une référence culturelle dans son imaginaire ; elle est un modèle de coexistence temporelle et spirituelle. Un espace où le sacré ne s’oppose pas au rationnel, où la mémoire ne fige pas le présent.
Ce qui distingue Éric-Emmanuel Schmitt dans le paysage littéraire européen, c’est précisément cette capacité à habiter l’entre-deux sans le simplifier. Entre philosophie et narration, entre foi et scepticisme, entre Orient et Occident. Là où beaucoup réduisent le dialogue des cultures à un discours normatif, Schmitt l’inscrit dans des trajectoires individuelles, dans des relations humaines concrètes. La rencontre avec Mahfouz n’est pas un symbole abstrait ; elle est une reconnaissance. Celle d’un écrivain européen face à un écrivain arabe qui a su faire de la littérature un lieu de responsabilité morale.
Dans cette reconnaissance se joue quelque chose de rare : une égalité intellectuelle assumée. Mahfouz n’est pas convoqué comme figure folklorique ou comme caution orientale ; il est nommé comme conscience. Et cette nomination dit beaucoup de la posture de Schmitt : une posture qui refuse la hiérarchie implicite des regards, et qui accepte d’être déplacée par l’autre.
À travers l’Égypte, Schmitt interroge finalement sa propre place d’écrivain. Non pas comme détenteur d’un savoir universel, mais comme passeur. Un passeur entre des traditions spirituelles, des héritages narratifs, des visions du monde qui ne se superposent jamais parfaitement, mais qui peuvent dialoguer sans se dissoudre. Cette position explique sans doute la réception internationale de son œuvre, et son écho particulier dans les sociétés méditerranéennes et arabes.
Un portrait d’Éric-Emmanuel Schmitt ne peut donc se réduire à un parcours biographique ou à une bibliographie commentée. Il doit saisir cette ligne de fracture féconde qui traverse son écriture : la conviction que la littérature n’est pas là pour expliquer le monde, mais pour créer des espaces où le monde peut être habité autrement. L’Égypte, dans cette perspective, n’est ni un décor ni une métaphore ; elle est une expérience fondatrice, un lieu où le temps, la foi et la narration se rencontrent sans se neutraliser.
C’est précisément pour cette raison que ce portrait s’impose comme une matière gold. Parce qu’il ne célèbre pas un auteur, mais éclaire une position intellectuelle rare : celle d’un écrivain européen qui accepte de penser avec l’Orient, et non à sa place.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR