Il est des trajectoires artistiques qui ne se laissent pas réduire à une spécialité ni à un champ disciplinaire. Celle de Mona El Yafi se construit dans un espace plus instable et plus fécond : à la jonction de la pensée et du plateau, du texte et de la matière sensible, de l’intime et du politique. Autrice, metteuse en scène, comédienne, agrégée de philosophie, elle ne juxtapose pas des compétences ; elle élabore une méthode. Son théâtre ne se contente pas de représenter le monde : il en interroge les cadres, les héritages et les fractures, en assumant pleinement la complexité des identités contemporaines.

Née d’un double ancrage franco-libanais, Mona El Yafi ne traite jamais l’exil comme un motif narratif décoratif. Il constitue une condition d’écriture. Chez elle, l’exil n’est pas seulement géographique ; il est aussi linguistique, symbolique et corporel. Ses textes explorent la manière dont les corps portent la mémoire, comment les langues s’y superposent, comment les silences deviennent des matériaux dramaturgiques. Cette approche confère à son œuvre une densité rare : le théâtre y devient un lieu de pensée incarnée, où la réflexion philosophique ne s’énonce pas en concepts, mais se déploie dans le rythme, le geste et la voix.

Formée à la philosophie, Mona El Yafi n’en fait jamais un étendard. Son agrégation nourrit une rigueur, une précision du regard, une attention constante aux implications éthiques de toute forme. Loin d’un théâtre démonstratif ou didactique, elle privilégie l’ambiguïté, l’écart, la zone de frottement. Ses textes refusent la résolution rapide ; ils laissent le spectateur face à des tensions non refermées, à des questions sans réponse immédiate. Ce choix esthétique est aussi politique : il s’agit de résister à la simplification des récits et à la consommation rapide des émotions.

C’est dans cette dynamique de recherche que s’inscrit sa collaboration avec le metteur en scène Vincent Reverte autour de Nanouk & moi, adaptation du texte de Florence Seyvos, où le théâtre explore, à hauteur d’enfant, l’irruption de la mort comme expérience intérieure. La mise en scène transforme l’espace intime en paysage symbolique, faisant du plateau un lieu de pensée incarnée, sans jamais céder à l’illustration.

Son travail d’autrice, publié aux éditions Les Bras Nus, s’inscrit pleinement dans le paysage du théâtre contemporain exigeant. Les reconnaissances institutionnelles -prix-bourse Jean Guerrin pour Aveux, sélection de Ma nuit à Beyrouth par la Fédération des ATP, Eurodram et la Mousson d’été-ne viennent pas consacrer un succès isolé, mais signaler la cohérence d’une écriture en dialogue constant avec les enjeux européens de la dramaturgie actuelle. Ces distinctions attestent d’un théâtre qui circule, se traduit, se confronte à d’autres scènes sans perdre sa singularité.

Mais l’écriture n’est qu’un versant de son geste. Chez Mona El Yafi, la mise en scène prolonge le texte comme une seconde phrase. Elle conçoit le plateau comme un espace plastique, travaillé en étroite collaboration avec des scénographes, des créateurs sonores et la costumière Gwladys Duthil, avec qui elle mène une recherche au long cours. La scénographie n’illustre pas ; elle dialogue. Le costume n’habille pas ; il transforme. Le son ne soutient pas ; il structure la perception. Cette attention aux matériaux scéniques révèle une conception du théâtre comme art total, où chaque élément participe d’un même mouvement de pensée.

Sa première mise en scène, Ma nuit à Beyrouth, finaliste du Festival Impatience 2025, condense cette démarche. En mêlant danse et théâtre, le spectacle explore la mémoire de la ville libanaise non comme un décor nostalgique, mais comme un espace traversé par des forces contradictoires. Le corps devient le lieu où s’inscrivent les ruines, les élans, les survivances. Avec Les Deuils clandestins, elle approfondit cette recherche sur l’interaction entre scénographie et costume, donnant à voir des formes de deuil invisibles, empêchées, qui trouvent sur scène un espace d’apparition.

Soucieuse de penser le théâtre au-delà des lieux consacrés, Mona El Yafi développe également des formes adaptées à des espaces spécifiques. La Fille du volcan est conçue pour des lieux de mémoire abbaye, jardin de musée, médiathèque tandis que L’Exposés s’adresse aux salles de classe. Cette circulation entre institutions culturelles, espaces patrimoniaux et lieux éducatifs témoigne d’une volonté claire : inscrire le théâtre dans la cité, multiplier les points de contact avec des publics divers, sans jamais abaisser le niveau d’exigence artistique.

Parallèlement à son travail d’autrice et de metteuse en scène, Mona El Yafi demeure comédienne. Dirigée par Ayouba Ali, Audrey Bonnefoy, Aurore Évain ou encore Marc Zammit, elle joue sur des scènes majeures telles que le Théâtre du Rond-Point, le CentQuatre ou le Phénix – Scène nationale de Valenciennes. Cette pratique de l’interprétation nourrit directement son écriture et sa mise en scène : elle connaît la scène de l’intérieur, les contraintes du jeu, la fragilité du corps exposé. Là encore, il ne s’agit pas de cumuler des rôles, mais de maintenir une circulation permanente entre les positions.

La dimension collective occupe une place centrale dans son parcours. Directrice artistique de la compagnie Diptyque Théâtre, cofondatrice du Collectif Créature à Montreuil, artiste associée au Mail Ville de Soissons, elle inscrit son travail dans des structures qui favorisent la recherche et la durée. Cette inscription institutionnelle n’est jamais subie ; elle est pensée comme un cadre à investir, à transformer de l’intérieur. En ce sens, Mona El Yafi incarne une génération d’artistes capables de dialoguer avec l’institution sans se laisser absorber par ses logiques normatives.

Ce dialogue serait incomplet sans évoquer le rôle déterminant de Giulia Pagnini, directrice de production et administratrice. Leur collaboration dépasse la répartition classique des tâches. Elle constitue un véritable binôme artistique et structurel, où la vision dramaturgique rencontre une intelligence fine des politiques culturelles et des mécanismes de production. Forte d’une formation internationale et d’une expérience dans l’audiovisuel et le transmédia, Giulia Pagnini accompagne les projets de Mona El Yafi avec une attention particulière à leur cohérence et à leur inscription dans des réseaux professionnels exigeants.

Ce tandem illustre une autre manière de concevoir la création contemporaine : non comme l’expression solitaire d’un auteur, mais comme le résultat d’un travail collectif, pensé dans le temps long. La production devient ici un acte artistique à part entière, une condition de possibilité pour des formes qui refusent la standardisation. Cette articulation entre écriture, mise en scène et production confère au projet Diptyque Théâtre une solidité rare, permettant à des œuvres exigeantes de trouver leur place dans le paysage culturel français.

À travers ce parcours, Mona El Yafi se tient précisément à l’intersection de plusieurs lignes de force : France et Liban, pensée et corps, texte et institution, individu et collectif. Cette position liminale n’est pas un entre-deux confortable ; elle est une zone de tension assumée. C’est là que son théâtre puise sa nécessité. En refusant les identités figées et les formes closes, elle propose un art qui accepte l’inachevé, l’incertain, le fragile-un art qui pense le monde tel qu’il est, traversé de contradictions, et qui invite le spectateur à en éprouver la complexité plutôt qu’à la résoudre.

Ce portrait n’est pas celui d’une carrière en cours d’ascension, mais celui d’un projet déjà profondément structuré. Un projet qui rappelle que le théâtre, loin d’être un simple lieu de représentation, demeure un espace de pensée active, de mémoire partagée et de transmission vivante.

Rédaction : Bureau de Paris