Sabrina El Hossamy n’appartient pas à la catégorie des musiciennes que l’on définit par leur virtuosité seule, ni même par leur singularité instrumentale. Son parcours s’inscrit dans une zone plus rare et plus exigeante : celle des artistes pour qui le son n’est jamais un but, mais un langage, et pour qui le rythme devient une forme de pensée, une mémoire en mouvement, une écriture du corps dans l’espace.
Chez elle, la percussion ne se limite pas à l’impact. Elle respire, elle attend, elle observe. Le geste est lent quand il le faut, tendu quand la nécessité intérieure l’impose. La darbouka n’est pas un objet spectaculaire : elle est un prolongement du souffle, un médium par lequel s’articulent le temps, la mémoire et l’identité. C’est là que commence véritablement le travail de Sabrina El Hossamy : dans cette tension maîtrisée entre maîtrise technique et abandon intérieur.
Née au croisement de plusieurs héritages, elle porte en elle une géographie intime complexe. L’Égypte, d’abord, non comme folklore figé, mais comme socle vivant : un territoire de rythmes ancestraux, de pulsations populaires, de cérémonies invisibles. L’Europe, ensuite, comme espace d’élargissement, de confrontation esthétique, d’ouverture vers l’expérimental, le jazz, les écritures contemporaines. De cette double appartenance ne naît pas une hésitation, mais une densité. Sabrina ne choisit pas : elle assemble, elle traduit, elle relie.
Son travail s’est progressivement déplacé de la scène musicale classique vers des formes hybrides où la performance devient un acte total. Le corps y est central, non comme image, mais comme archive. Chaque mouvement porte une mémoire, chaque frappe convoque une histoire. Dans ses performances, le rythme ne soutient pas le geste : il le provoque. Le corps devient alors un espace de résonance, traversé par des strates de temps, de lieux, de récits.
Cette approche trouve une résonance particulière dans ses projets liés à la Nubie. Là, Sabrina El Hossamy ne se contente pas d’interpréter : elle écoute, elle recueille, elle laisse le lieu dicter sa propre temporalité. Le projet Traces and Ripples s’inscrit dans cette démarche rare, où l’artiste accepte de ne pas dominer la matière, mais de s’y inscrire avec humilité. La Nubie n’est pas un décor : elle est une présence active, une mémoire collective blessée, déplacée, mais toujours vibrante. Le rythme devient alors un acte de réparation symbolique, une manière de faire exister ce qui a été marginalisé par l’histoire.
Ce qui frappe dans son parcours, c’est le refus constant de l’évidence. Rien n’est jamais frontal, rien n’est décoratif. Même dans les moments de puissance rythmique, une retenue subsiste, comme si l’artiste se méfiait de l’effet immédiat. Cette éthique du geste, cette responsabilité du son, inscrit son travail dans une lignée exigeante : celle des artistes pour qui l’art n’est pas un produit, mais une position dans le monde.
Sabrina El Hossamy est également cinéaste, ou plutôt narratrice visuelle. Là encore, il ne s’agit pas d’illustrer la musique par l’image, mais de créer un espace où le son, le corps et le cadre dialoguent sur un pied d’égalité. Ses films et vidéos ne cherchent pas à expliquer ; ils proposent une expérience. Le spectateur n’est pas guidé, il est invité à entrer dans un temps différent, plus lent, plus dense, parfois inconfortable. C’est précisément dans cet inconfort que réside la force de son travail.
Dans un paysage artistique souvent dominé par la vitesse, la visibilité et la simplification, Sabrina El Hossamy fait le choix inverse. Elle creuse. Elle répète. Elle revient. Son parcours ne se lit pas comme une ascension linéaire, mais comme une spirale : chaque projet revient sur les mêmes questions, mais à un autre niveau de profondeur. Qu’est-ce que transmettre ? Que reste-t-il d’un rythme lorsque le corps se tait ? Comment faire dialoguer des mémoires qui n’ont pas la même langue ?
Cette exigence se traduit aussi dans sa posture publique. Présente, mais jamais envahissante. Visible, sans jamais se livrer à l’autopromotion facile. Elle s’adresse à un public qu’elle considère comme partenaire, non comme consommateur. Cette relation éthique à l’audience renforce la cohérence de son travail : tout procède d’un même mouvement intérieur.
Être une femme percussionniste dans un champ encore largement codifié n’est jamais neutre. Mais là où d’autres revendiqueraient frontalement, Sabrina El Hossamy déplace le regard. Elle n’argumente pas : elle agit. Le corps en action devient la réponse la plus directe aux stéréotypes. Sans slogan, sans démonstration, elle impose une évidence : la légitimité naît du travail, de la rigueur, de la profondeur.
Aujourd’hui, son œuvre s’inscrit naturellement dans les grands questionnements contemporains : mémoire postcoloniale, circulation des formes, dialogue interculturel, place du corps dans l’art. Elle ne prétend pas y répondre ; elle les met en tension, elle les rend sensibles. Et c’est précisément cette capacité à rendre visibles des questions complexes sans jamais les simplifier qui fait d’elle une artiste pleinement contemporaine.
Ce portrait ne célèbre pas une réussite au sens classique du terme. Il reconnaît un chemin. Un chemin exigeant, parfois silencieux, mais profondément nécessaire. Dans le rythme de Sabrina El Hossamy, il n’y a pas seulement du son : il y a une manière d’habiter le monde.
Bureau du Caire